Marine Le Pen, comme une évidence

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Crédits : Thomas Samson / AFP. Léa Salamé, David Pujadas et Marine Le Pen lors de l’Émission Politique du 9 Février 2017

Regarder deux heures d’interview de Marine Le Pen est chose pénible à deux égards. Premièrement, il s’agit de supporter Marine Le Pen elle-même pendant deux heures, son obsession xénophobe et la brochette de winners qui vient admirer la sauveuse de la Nation en action. Deuxièmement, si on adopte le point de vue du spectateur rationnel, capable de prendre les arguments pour ce qu’ils sont et non vis-à-vis d’une détestation/adoration de l’interviewé(e) – ce qui devrait être possible quand on a été éduqué hors de la Corée du Nord – on court le risque de douter de nos convictions établies. Se remettre politiquement en question n’est jamais chose agréable, qui plus est quand c’est pour se retrouver en accord (ou plus vraisemblablement en non-désaccord) avec un membre d’un parti honni. Mais cette posture permet de comprendre comment on peut être rationnellement convaincu par le Front National, comment on peut être amené à voter pour sa dirigeante, sans en être soi-même convaincu – pour peu qu’on prenne le temps d’examiner attentivement ses arguments.

Marine Le Pen est sans aucun doute une des meilleures politiciennes françaises en interview. Son statut particulier dans le champ politique incite les journalistes d’une part à faire son jeu en ne la questionnant que sur ses sujets de prédilection, et d’autre part à interroger son programme en détail, ce qui lui donne l’occasion de dérouler son argumentaire en long, en large et en travers, là où les autres candidats en sont souvent réduits à réagir à l’actualité et à effleurer leur programme par slogans, ce qui n’est souvent pas pour leur déplaire. Si l’argumentaire du Front National fait si souvent mouche et possède un tel pouvoir de faire douter (ce qui, bien évidemment, ne présage en rien de sa véracité), c’est que le FN développe les mêmes thèmes depuis 45 ans et qu’il a façonné un argumentaire capable de répondre aux attaques journalistiques. Ce qui rend l’argumentaire du FN si dur à contrer, c’est qu’il faut être aussi spécialiste que les cadres du FN de leur programme et de leurs sujets de prédilection – ce qui est bien évidemment ardu pour un journaliste interviewant quotidiennement des hommes et femmes politiques. Quel que soit le point abordé, l’objection soulevée, Marine Le Pen a toujours le contre-argument, l’anecdote inattendue, le chiffre sorti de nulle part, la mesure dont personne n’a entendu parler.

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Source : europe1.fr. « Vous n’avez pas honte Marine Le Pen ? »

Pour réussir à piéger Marine Le Pen, il faut donc travailler à fond son sujet, aller au bout des raisonnements, repérer les angles morts et les non-dits de son programme, étudier les mêmes contre-arguments qui ressortent sans cesse sur les plateaux télé, fact-checker toutes ses déclarations, tenir une liste comparative de tous les propos tenus par elle et ses lieutenants, voire même lui interdire d’apporter les 36.000 fiches qui constituent son arsenal argumentatif en interview (le concept serait vraiment à creuser). Aucune imprécision, aucune généralité n’est tolérée, sans quoi pleuvront les accusations de manipulation, de montage et surtout d’acharnement contre un parti qui fait son miel de sa supposée victimisation par un système médiatico-politique hostile aux vrais patriotes. L’atout de la présidente du FN est également de bien savoir jouer la franchise, l’étonnement, la compassion, la mère quarantenaire qui comprend la difficulté de la vie avec ses 13.500€ mensuels et qui n’hésite pas à dire la vérité crue.

Son image est de plus en plus lissée (pour ne pas dire photoshopée), pour faire de la fille du fondateur un produit politique parfaitement marketé, c’est-à-dire un produit politique qui n’en a pas l’apparence. Le produit n’est certes pas parfait : en interview, les tentatives de diversion sont souvent assez grossières et visibles, la cohérence dans le temps est difficile à tenir avec tous ses retournements de veste programmatiques, et son discours très général et abstrait à base de complot de la grande finance et des entreprises mondialistes convainc difficilement des personnes en recherche de propositions concrètes pour améliorer leur propre situation. De plus, elle a tendance à perdre son calme dans des débats partisans trop aléatoires pour être conduits à partir de fiches, de la part de politiques capables de lui opposer une vision politique alternative et, pour peu qu’ils soient de gauche, à la resituer dans son positionnement très à droite.

Détail du tract "intimiste" de Marine Le Pen

Source : e-politic, sur lexpress.fr. Détail du tract intimiste « Marine Présidente »

La grande force de Marine Le Pen est surtout de faire apparaître ses positions comme naturelles, logiques, rationnelles, inévitables, frappées au coin du bon sens. Exemple avec cette citation :

Alors que nous avons 7 millions de chômeurs, 9 millions de pauvres, que notre système de santé est saturé, que nos comptes sociaux sont en train de ployer sous le coût, on continue à accepter des gens qui arrivent.

La préférence nationale apparaît comme la seule solution possible face à une situation jugée comme critique. Outre que cette évaluation de la situation est fortement sujette à caution, elle sous-entend que les immigrés viennent bêtement peser sur les comptes de l’Etat et prendre des logements et des lits d’hôpitaux aux Français, une vision parasitique et essentialiste des immigrés qui contredit le discours de Marine Le Pen, qui dit ne viser que les politiques d’immigration et non les immigrés. Deux exemples utilisés à l’envi par le FN viennent appuyer le choix « naturel » de la préférence nationale, et il faut les étudier avec attention pour rompre cette illusion de rationalité.

Le Front National professe la préférence nationale pour l’allocation de ressources, qu’il s’agisse d’emplois, de logements ou d’allocations. Cette préférence nationale devrait être inscrite jusque dans la Constitution, même si les contours légaux de cette préférence restent encore incertains. Le principe est pourtant simple : donner la préférence aux Français par rapport aux non-Français dans l’allocation de ces ressources. La justification est donnée comme telle par le FN : supposons deux chercheurs d’emploi, un Français et un étranger, avec exactement les mêmes caractéristiques (formation, diplômes, expérience professionnelle, etc.), alors tout le monde trouvera « normal » de donner l’emploi à pourvoir au candidat français plutôt qu’à l’étranger. Cet argument doit justifier le principe de la préférence nationale à l’emploi. Plusieurs points sont à soulever. Premièrement, il est vrai que la plupart du temps, un Français, élevé en France dans une famille française, trouvera normal, si le seul et unique critère de distinction possible est la nationalité, de choisir un travailleur français. Deuxièmement, la situation où deux personnes sont identiques en compétences ne se produit jamais : dans les faits, l’employeur s’arrange toujours pour trouver qu’untel a fait du kayak dans sa jeunesse et que cela montre un moral de gagnant et donc mérite embauche. Troisièmement, il existe une grande différence entre choisir un Français en priorité si le seul critère de distinction est la nationalité, et choisir un Français tout court.

1997, le FN et la "préférence nationale" .

Crédits : Jean-Pierre Couderc/Roger-Viollet. Affiche de 1997

La préférence nationale du FN ne s’applique pas toutes compétences égales par ailleurs, puisque cette situation n’existe pas et qu’il n’y aurait donc aucun intérêt à insister dessus. Il s’agit bien, lors de l’examen des candidatures, de placer tous les Français dans le haut de la liste, et tous les étrangers dans le bas de la liste, alors même qu’on a réintroduit les notions de diplômes ou d’expérience professionnelle. L’exemple frontiste de deux candidats égaux en tout point ne peut donc servir à justifier la préférence nationale comme c’est souvent le cas, et doit être rejeté. Qui plus est, on peut faire remarquer que la préférence nationale impliquerait qu’on n’embauche des étrangers que dans des postes pour lesquels aucun Français n’a candidaté, c’est-à-dire des postes subalternes, comme nourrice ou agent d’entretien. Cette vision illustre bien le caractère grand-bourgeois de la proposition de Marine Le Pen, qui souhaite virer les étrangers de son pays, sauf quand il s’agit de garder ses enfants ou de nettoyer son parquet : là, on peut sans problème faire une exception. On aimerait en ce cas que le FN travaille un peu moins à garantir les inégalités à l’embauche entre Français et étrangers, et un peu plus à supprimer les inégalités selon le sexe ou l’origine, qui semblent inexistantes dans le monde simplifié de Marine Le Pen.

Deuxième exemple de préférence nationale : le FN met un point d’honneur à comparer la situation des sans-abris en France et celle des réfugiés, en prétendant démontrer un genre de préférence immigrée, en raison de laquelle on trouverait sans problème des logements pour les migrants mais rien pour « nos » sans-abris. Il faut encore une fois souligner que, dans la mesure où on mobilise le droit d’asile pour accueillir les réfugiés, dont la philosophie est que la France doit prendre sa part dans la solidarité mondiale, il n’est pas besoin d’être particulièrement nationaliste pour trouver qu’il est moralement problématique que la France vienne en aide aux nécessiteux de l’extérieur et pas aux nécessiteux de l’intérieur. Cependant, plusieurs points sont là aussi à souligner. Premièrement, si les valeurs de solidarité sont mobilisées pour les réfugiés, c’est qu’ils sont pris en charge dans un processus institutionnel, qui enclenche une prise en charge des autorités et le déclenchement d’un plan de crise qui débouche sur la construction en urgence de logements provisoires, appuyés par une forte prégnance médiatique. En conséquence, un moyen de régler le problème des sans-abris serait d’appliquer le même processus, avec une prise en charge automatique de toute personne se retrouvant dans la rue, la construction immédiate d’un grand nombre de places d’hébergement, le tout poussé par une mobilisation médiatique exceptionnelle, là où le problème s’est enlisé et routinisé, et donc normalisé. En bref, rendre le problème des sans-abris urgent, à l’image de celui des réfugiés (même s’ils fuient un danger de mort immédiat et sont donc dans une situation très différente).

migrants sans-abris

Visuel BuzzFeed sur une déclaration de Jean-Pierre Pernault le 10/11/2016.

Deuxièmement, le problème des sans-abris existe depuis bien plus longtemps que celui des réfugiés, et surtout indépendamment de celui des réfugiés. Mettre en concurrence sans-abris et réfugiés sur un plan matériel (et même moral) n’a donc en fait aucun sens, sachant qu’on peut et qu’on doit aider les deux populations. Ce qui pose problème moralement, c’est de voir qu’on peut se mobiliser pour des réfugiés mais qu’on ne fait « rien » pour les sans-abris. Encore une fois, cela relève non pas d’une préférence immigrée, mais d’un sentiment d’urgence qui n’existe – à tort – pas pour les sans-abris pour bon nombre d’autorités publiques, en raison de leur relégation sociale et donc politique. Ce qui est moralement condamnable, ce n’est donc pas d’aider les réfugiés sachant la situation des sans-abris, mais de ne pas aider les sans-abris tout court. Troisièmement, ce sujet est symptomatique de l’intérêt très sélectif du Front National, qui n’aborde certaines questions que dans la mesure où elles ont un rapport avec les étrangers/immigrés/musulmans. Car quand on se penche sur la question des sans-abris dans le projet du FN, on constate qu’il n’y a rien qui ne soit en rapport avec les réfugiés, aucun programme pour mettre fin à cette situation, et donc qu’il ne s’intéresse pas aux sans-abris en eux-mêmes. On ne fait ici que rejouer l’immigré qui pique le travail du prolétaire, ce dernier n’intéressant d’ailleurs pas le FN au-delà de son potentiel électoral*.

Ces deux exemples montre bien comment le Front National réussit à présenter une vision très simplifiée du monde pour justifier sa hiérarchisation entre Français et étrangers, et même entre bons Français et mauvais Français. Un monde dans lequel tout problème social est lié à l’immigration, dans lequel les sans-abris sont en concurrence avec les réfugiés, dans lequel la nationalité devient le seul critère d’évaluation des hommes et des femmes, dans lequel les discriminations et les inégalités n’existent pas. Bien sûr, la peur et la colère ont un rôle important à jouer dans le succès de Marine Le Pen. Bien sûr, elle récupère les ressentiments populaires à son compte, en donnant aux électeurs le sentiment qu’avec elle, tout sera possible du simple fait de son élection. Mais sur les plateaux de télévision, loin des déclarations autrement plus outrancières des meetings politiques, il est possible de trouver logique la préférence nationale, d’adhérer « rationnellement » à l’argumentaire frontiste, dans la mesure où le parti présente une vision du monde déformée, régit par sa propre rationalité, xénophobe et identitaire. Cette adhésion « rationnelle » au parti se développe de plus en plus car cette vision du monde n’est plus seulement celle des dirigeants frontistes, mais également celle de millions de Français. Comprendre que les électeurs frontistes ne sont pas tous des racistes patentés réagissant de manière grégaire à la vue d’un immigré, comprendre que la plupart ont été éduqués à la xénophobie par des milliers d’heures de présence télévisuelle du Front National, c’est commencer à diffuser une pensée instruite de la complexité du monde, et éviter que celui du Front National ne devienne réalité.

Scipion

* Pour en savoir plus sur la « concurrence » entre réfugiés et sans abris, voir cet article d’Europe 1.

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