Sécession et « marronnage » : Christophe Guilly, géographe militant

Après avoir achevé Le crépuscule de la France d’en haut, le lecteur ne faisant pas partie des classes « populaires », votant (encore) à gauche risque de ressentir une forte envie de jeter le livre contre un mur, par la fenêtre, de le déchirer en petits morceaux ou de convoquer son auteur dans une ruelle sombre pour un duel de trottinettes électriques. Christophe Guilluy est en effet un auteur qu’il est commode d’appeler « polémique » voire « néo-réac », dénominations fourre-tout au possible. Encore plus agaçant pour ses détracteurs, sa qualité de géographe, qui lui permet de dégainer des arguments factuels, purement statistiques, se servant de l’INSEE comme d’un revolver – Emmanuel Macron et François Fillon, notamment, sont des victimes de choix du cow-boy géographe. Guilluy utilise donc des faits, des fiches pour asséner, au final, ce qu’il faut bien appeler un propos militant.

Que l’on rembobine quelques instants : Christophe Guilluy n’est pas un géographe du sérail, il porte un rejet des instances universitaires et a acquis une certaine indépendance vis-à-vis de celles-ci, voire une forme de ressentiment. De livre en livre, il cherche à sonner l’alarme : la France périphérique n’a pas cherché la guerre, mais elle a le sentiment d’être abandonnée, insultée, outragée sans cesse par de fausses promesses et quelques miettes distribuées çà et là. Et la guerre, Christophe Guilluy la voit à nos portes, une guerre sourde et opiniâtre, la guerre que livrent les « petits, les obscurs, les sans-grades » jadis appelés par Jean-Marie Le Pen à se lever contre la France d’en haut. Le terme qu’utilise Guilluy est intéressant : après avoir pointé le risque d’une « sécession » dans La France périphérique, voilà que l’auteur parle désormais de « marronnage ». Il utilise (à dessein, on s’en doute) un terme issu de l’époque esclavagiste pour décrire les stratégies d’évitement, de solidarité, de lutte des oubliés de la mondialisation.

Christophe Guilluy veut à toute force prouver qu’il a eu raison avant tout le monde et que, désormais, il est peut-être déjà trop tard. Le problème, pour le lecteur qui cherche une analyse fine, fouillée et dépassionnée, est que le militant apparaît désormais en pleine lumière et éclipse le chercheur et l’analyste. Christophe Guilluy n’est certes pas (encore) Eric Zemmour, mais il commence à s’en rapprocher par des analyses sans nuances et culpabilisatrices. Dans ses ouvrages précédents, la méthode universitaire était encore employée, avec force cartes et statistiques, même si l’on commençait à sentir poindre l’agacement de l’auteur vis-à-vis des « gagnants » de la mondialisation. Désormais, Guilluy culpabilise gaiement et ouvertement tout un pan de la population : « les territoires métropolitains ne sont pas seulement le lieu de la captation du patrimoine, des richesses et de l’emploi, ils sont aussi celui de la production de la fabrication de la pensée unique, ce discours du système médiatique et politique qui permet aux classes dominantes de dissimuler le réel, celui d’une société inégalitaire et sous tensions, derrière la fable de la société ouverte. La société des Bisounours n’existe pas. Le bobo en trottinette n’est pas un petit soldat perdu du monde de l’enfance ». Donc le bobo en trottinette est conscient d’être un bourgeois heureux qui vit dans une citadelle protégée et met les pauvres dehors. Pire, il cherche à le cacher en se parant de beaux atours solidaires mais inscrit ses enfants dans le privé si les écoles sont par trop « mélangées ». Et enfin, bien entendu, il cherche à culpabiliser ceux qui tiennent un discours antilibéral ou opposé au « vivre ensemble » en les accusant d’être de dangereux fascistes. Le bobo est politiquement correct, ne vit que les avantages de la mondialisation, aime les bons sentiments mais pratique le réseautage et l’entre-soi de manière totalement décomplexée : « les classes supérieures boboïsées incarnent la domination « cool » du XXIe siècle ». Preuve ultime de cette bonne conscience de classe : la fédération PS de Paris est la plus importante de France. Comprendre : le Parti socialiste est devenu le parti des privilégiés. Et la droite bourgeoise ne fait pas mieux, la différence étant au mieux sociétale : bourgeoisies de droite et de gauche se mélangent dans les grandes métropoles où Christophe Guilly voit poindre rien moins qu’une ébauche de discours totalitaire : « reflet d’un modèle unique, les métropoles annoncent la politique unique, en attendant le parti unique ». La métropolisation, concentration des pouvoirs, des emplois et des centres de décision dans les grandes métropoles engagées dans une compétition internationale, n’est pas loin d’être présentée comme un complot des élites contre le peuple. On pense alors aux pétitions pour l’indépendance de villes américaines ou de la Californie après l’élection de Trump : peut-être C. Guilluy a-t-il perçu une fracture réelle, mais parler de tentation totalitaire paraît très excessif.

Les journalistes, les médias télévisuels en prennent également pour leur grade, eux qui incarnent selon l’auteur une bonne conscience de gauche qui ne laisse en réalité que des miettes à la « diversité » tant vantée à longueur d’article. De même, les bobos aiment beaucoup les immigrés qui leur permettent d’accéder à un mode de vie auparavant réservé aux classes supérieures : « la faiblesse de la rémunération de l’immigré malien en cuisine permet par exemple au bobo de payer son déjeuner 15 euros plutôt que 30 ». En somme, il s’agit ni plus ni moins que de domination sociale habilement déguisée, d’une « exploitation rendue invisible grâce à la mise en avant de la thématique de l’altérité culturelle qui vient opportunément se substituer à un rapport de classes plus difficile à assumer ».

L'ennemi principal selon C. Guilluy

L’ennemi principal selon C. Guilluy

Christophe Guilluy fait le constat d’une société française américanisée dans son fonctionnement, avec une sécession entre des métropoles élitistes qui utilisent l’ « ouverture » comme argument de vente mais pratiquent une véritable ségrégation sociale et spatiale et une France invisible, périphérique, qui surgit de temps à autre (à l’image du mouvement des « Bonnets rouges ») mais reste le plus souvent silencieuse. Les classes populaires, c’est-à-dire les « petits Blancs » victimes du « white flight » mais aussi une partie de la population issue de l’immigration et à l’écart des grands bassins d’emploi, se sentent déclassées, inutiles, mises au rebut. Principale conséquence : la disparition du modèle républicain, écrasé sous le rouleau compresseur de la mondialisation : « l’erreur a été de croire qu’on pouvait choisir la mondialisation sans ses conséquences sociétales : la société « américaine », multiculturelle et communautariste. Dès l’origine, cela excluait le modèle républicain ».

On croirait lire du Jean-Pierre Chevènement, et le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre que l’auteur a longtemps soutenu les positions du franc-tireur républicain : le parti pris militant de Christophe Guilluy emprunte en effet beaucoup à la rhétorique anti-mondialisation du Chevènement de l’élection présidentielle de 2002 et à son dernier opus, Le défi de civilisation qui aborde abondamment la remise en cause du modèle républicain dans une société globalisée. Mais Guilluy cite bien d’autres auteurs, de Michèle Tribalat à Jean-Claude Michéa, à l’appui de sa démonstration : tous ceux qui pensent à côté, comme lui, sont ostracisés tant la classe dominante a intérêt à « fasciser ceux qui donnent à voir la réalité populaire », les territoires de la France périphérique eux-mêmes sont victimes d’ostracisme, accusés d’être attirés par le « repli » et peuplés de « ploucs et de ruraux ». Or, pour Guilluy, loin d’être le signe d’un repli, l’attitude des classes populaires, où qu’elles se trouvent (en banlieue comme dans les petites villes) constitue au contraire l’acte de naissance d’un « souverainisme contestataire de l’ordre mondialisé », un souverainisme d’ « en bas » qui cherche à préserver son « capital social et culturel » dans un contexte de « sédentarisation » contrainte : les classes populaires n’ont plus rien à attendre des dirigeants et des politiques publiques, elles créent donc les contours d’une contre-société qui inquiète la classe dominante.

Christophe Guilluy est un polémiste de talent. On peut seulement espérer qu’il ne commettra pas les mêmes erreurs (à notre sens) que Renaud Camus, par exemple, qui s’est abîmé puis noyé dans une rhétorique de plus en plus excessive pour s’achever dans l’extrémisme – souvenons-nous qu’Alain Finkelkraut avait soutenu R. Camus après des propos « polémiques » et que ce dernier s’affiche désormais aux côtés des « identitaires » purs et durs, après une lente et triste dérive. Pour l’heure, son propos, pour être virulent, n’en reste pas moins modéré jusque dans ses outrances. C’est qu’il croit encore à l’idéal républicain, même s’il se désole de sa disparition plus qu’il ne le célèbre. Mais la violence des attaques dont il a fait l’objet le conduit à un propos qui nous paraît de plus en plus radical, comme s’il s’incluait dans le rejet de la « bien-pensance ». Peu importent les étiquettes, qui sont effectivement très faciles à accoler à un auteur. Christophe Guilluy n’est ni « néo-réac », ni « crypto-fasciste », mais son propos est véritablement dans l’air du temps. Loin d’être isolé, on l’entend partout, il connaît d’ailleurs un remarquable succès de librairie. Point d’ostracisme ici, sauf de la part de géographes et de sociologues qui envient sans doute quelque peu son succès. Le diagnostic de Christophe Guilluy est outrancier, souvent excessif à force de formules polémiques mais il n’est pas à négliger. Les sécessions qu’il pointent constituent une réalité tangible et statistique. La culpabilisation et l’opprobre qui accompagnent le propos ne sont à notre sens que scories militantes et nostalgies inutiles. La campagne présidentielle qui s’engage lui donne en partie raison : la désaffiliation et le rejet de la classe politique sont largement partagés, sauf dans les classes supérieures de la société. Le Front National constitue une option comme une autre, sans idéologie mais avec colère et ressentiment, sans espoir ni envie, seulement par rejet et fureur. La « France qui vient » de Christophe Guilluy n’a rien d’un « futur désirable ». Elle s’apparente plutôt à un champ de ruines d’où semble prêt à surgir un Moloch des temps modernes.

Agrippine

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