2017 et la tentation du bulletin immaculé

C’est devenu un lieu commun, mais force est de reconnaître que cette fin de campagne est marquée par une grande incertitude, aussi bien pour les candidats que pour les électeurs. Alors que le choix pourrait être assez simple, car réduit à un choix entre extrême-gauche, gauche, centre, droite et extrême-droite, les stratégies électorales mouvantes ne cessent de faire planer le doute sur l’issue du premier tour. On peut invoquer toutes les raisons que l’on souhaite, que ce soit les réalignements électoraux, le contexte international ou la crise de la démocratie, force est d’admettre que c’est bien la médiocrité de cette campagne électorale qui est la cause de toute cette indécision.

La campagne présidentielle de 2017, et ce malgré la multiplication des médias aussi bien que des campagnes avec les séquences des primaires, a atteint un niveau de superficialité historique, où les mesures les plus farfelus, comme l’intégration de l’Alliance bolivarienne font concurrence aux mesures les plus générales et les plus floues possibles, du type « pour lutter contre la pauvreté, faisons un grand plan contre la pauvreté » (Fillon). Plus le 1er tour se rapproche, plus les grands candidats craignent de sortir un mot de travers, et plus les généralités volent bas. Aucun réel débat n’a émergé durant cette campagne dont on annonçait le début toutes les deux semaines. Seul le revenu universel de Benoît Hamon a réussi à créer un débat durant quelque temps autour d’une mesure concrète, mais a été attaqué de toute part et enterré par son porteur. Peut-être à raison, là n’est pas la question, mais en tout cas, seule cette proposition a eu le mérite de faire réfléchir aux mutations présentes et futures de notre société. Les propositions ne manquent pas dans l’absolu, mais la plupart sortent des placards poussiéreux de la politique française ou du costume onéreux d’un conseiller technique, et c’est celui qui a martelé le plus fort le sérieux de son programme, en l’occurrence Fillon, qui a réussi à le faire gober aux éditorialistes.

En 2012, il existait au moins une base de discussion sur ce qui devait être fait par rapport au quinquennat précédent. Il y avait la question des mesures à mettre en œuvre pour éviter une autre crise financière, et surtout la question de la rupture ou non avec l’austérité, et de tout ce que cela impliquait en termes de négociation européenne et de politique de relance. En 2017, le quinquennat écoulé a laissé tout le monde tellement circonspect, avec ses mesures sociales timides, son libéralisme pas vraiment assumé et ses réformes en huitième de teinte (à l’image de la loi Macron), que c’est comme si on repartait d’une page blanche, en mentionnant quand même le fait que le précédent quinquennat, c’était au mieux cinq années de perdues. Les mesures, comme la réduction des effectifs de la fonction publique de 500.000 (« parce qu’il y en a trop et c’est comme ça ») ou la « renégociation des traités européens » (lesquels ? comment ? pourquoi ? pour quoi faire ? avec qui ?) semblent donc sortir de nulle part et nous sont lancées à la figure sans aucune pédagogie. Ainsi, alors que les sujets de fond auraient dû se succéder, aucun grand débat n’a émergé : les affaires ont grignoté un bon mois et demi de campagne, après une année de primaires, et mi-mars, les candidats se sont rendus compte qu’il fallait rendre un projet, même Benoît Hamon qui était encore en train de former ses groupes de citoyens pour lui fournir des idées. Et depuis, chacun lance ses mesurettes seul dans son coin.

La faute bien entendu aux candidats, mais également au traitement médiatique de cette campagne. Osera-t-on dire dans dix ans que durant cette campagne, nous sommes restés bloqués une semaine sur le fait que le favori des sondages a dit à tort que la Guyane était une île, éclipsant de fait la crise sociale qui elle était bien réelle, ou sur les sourcils d’un candidat et le pif d’un autre ? A peine la campagne commencée, Jacques Cheminade et François Asselineau étaient déjà étiquetés comme des complotistes dégénérés, Jean Lassalle comme le guignol basque et on a même réduit Philippe Poutou, ouvrier candidat du NPA, au rang de Patrick Timsit anticapitaliste. Tout le temps consacré aux petits candidats l’était à expliquer qu’ils étaient fous, inutiles ou insignifiants. Le pire est qu’on aurait aimé pouvoir les contredire, y voir autre chose que des politiciens mégalo, des types qui veulent leur heure de gloire médiatique ou des candidats qui, tout en soulevant de réels problèmes, les transforment en une grille idéologique rigide et périmée. Et on n’interviewe plus les grands candidats que pour leur demander s’ils y croient encore, si leurs adversaires sont effectivement des andouilles ou s’ils aiment faire leur guacamole eux-mêmes. Alors que les sondages, étrillés à la fin de l’année dernière, guident et dictent à présent la campagne, le vote idéologique fait de moins en moins de sens, car chaque sondage est capable de bouleverser les stratégies des électeurs. On ne sait plus pour qui et surtout pour quoi on vote, quel est le sens de cette élection. On navigue à vue, au jour le jour, en attendant que cela se termine et que quelqu’un soit miraculeusement élu.

Enfin, la personnalisation y a atteint son paroxysme. Jean-Luc Mélenchon a par exemple décidé de construire tout son mouvement autour de sa personne tout en ayant l’air de ne pas y toucher. Si Fillon et Hamon sont encore soutenus par un parti, ils sont forcés d’aller vers la personnalisation tant ce soutien s’est effrité. Quant à Marine Le Pen, elle continue son culte de la personnalité, se présente en Jeanne d’Arc devant affronter seule les politiciens, les groupuscules d’extrême-gauche, les médias, les grandes entreprises multinationales, Daesh, l’Allemagne, le Qatar, la Commission Européenne, l’OMC, l’OTAN, l’insécurité, le chômage, la perte de nos valeurs, le déclin de notre civilisation et peut-être même bientôt la grippe aviaire. La communication, innovante dans le pire sens du terme, bat son plein, entre le filtre Snapchat de François Fillon ou l’hologramme et le jeu vidéo de Jean-Luc Mélenchon.

Bien sûr, il est difficile d’éluder le cas d’Emmanuel Macron, parti de rien pour arriver nulle part, et dont le souffle serait plus utile à gonfler des ballons sur les plages repeuplées de la Grande-Motte. Rallié par des politiciens opportunistes, des conseillers prévoyants et des partisans de la continuité, il agrège à lui, chantre de la modération, beaucoup des électeurs qui souhaitent éviter la survenue de Marine Le Pen – et si possible de François Fillon – car la menace Le Pen reste encore le seul phare dans cette campagne brumeuse. Ses meetings sont de véritables ovnis politiques où on peut entendre des gens déchaînés quand il propose d’ouvrir les bibliothèques municipales le soir (au cas où on ait envie d’emprunter le dernier Marc Lévy sur les coups de 23h). Tout en se vautrant dans une démagogie à base de « vous êtes beaux, vous êtes bons, je vous aime », il enchaîne des généralités à un rythme tel que le public ne sait plus quand applaudir tant rien n’a été dit. Enfin, comment ne pas être ébahi par les « Brigitte Première Dame » entonnés dans les tribunes, à propos d’une femme à qui la télévision a sans doute consacré plus de temps d’antenne que les deux candidats trotskystes réunis.

Malgré tout cela, la véritable question demeure « qui sera capable d’apporter le changement adapté à la situation de la France, un projet concret, réfléchi, applicable et qui ne recycle pas les mêmes rengaines doctrinales ? ». Qui s’est préparé à offrir un projet pour le pays qui ne soit pas un plan de carrière personnelle et qui ne nous fasse pas perdre cinq autres années ? C’est en fonction de cela que nous devrions, dans une campagne normale, faire notre choix. Mais dans cette campagne-là, comment est-il encore possible de faire croire que la politique nationale n’est pas qu’une politique-spectacle et qu’elle peut encore nous apporter quelque chose ? D’où la tentation grandissante du bulletin blanc, immaculé : sans idée, sans projet, mais au moins sans trace de dérapage ou de Colgate ultrabright, sans tâche judiciaire et sans nom de faux messie. Un bulletin qui ne fera rien mais qui l’annonce clairement.

Scipion

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