Macron le Bienveillant et la fin du clivage gauche-droite

Source : Extrait de l’émission de C8 du 19/03/2017 « Présidentielle : candidats, au tableau ! ».

Il est beaucoup fait mention récemment de la disparition du clivage gauche-droite que souhaiterait Emmanuel Macron, qui se dit « et de droite, et de gauche ». On peut douter de la fin d’un clivage dont la plasticité lui a permis de survivre à deux siècles d’histoire politique, et il est bien plus probable qu’il change de signification, en allant peut-être vers un clivage toujours moins économique et toujours plus culturel. Mais tenter de le rompre semble aujourd’hui un tâche bien trop ardue, et on peut remarquer que jamais on a autant parlé de ce clivage droite-gauche dont on annonce la fin, et jamais il n’a pris une telle place depuis qu’on s’est mis à compter les ministres de gauche et les ministres de droite pour évaluer la qualité de l’équilibre gouvernemental promis. Il est des élections qui sont des points de bascule vers un nouveau système dont les prémisses se faisaient sentir depuis plusieurs années, mais une seule élection, et même deux, ne sont pas à même de complètement bouleverser les règles du jeu. Il s’agit plutôt d’un travail de longue haleine, qui demande, au-delà de la création de porosités entre les deux camps, d’imposer de nouveaux repères politiques et donc un nouveau clivage.

Ce nouveau clivage, dont Macron se réclame plus qu’il ne le promeut, c’est sans doute celui entre la société ouverte et la société fermée – qui est aussi le choix entre mondialisme et le patriotisme chez Marine Le Pen. Pour le gagnant du second tour, il s’agit de se placer du côté de ceux qui veulent affronter les défis du monde contemporain sans se recroqueviller sur eux-mêmes, sans craindre le contact voir l’interdépendance entre les pays. Pour la perdante, il s’agit de refuser l’effacement supposé d’une communauté nationale définie par une histoire, une culture et des valeurs dont la spécificité est garantie par des frontières nationales, dans un système d’États-nations absolument et ad vitam aeternam souverains. Ce clivage pas si nouveau [1] et qui se retrouve – particulièrement au second tour –au sein de l’électorat, en est justement d’autant plus dangereux. D’une part, car il impose les termes et les règles du jeu du Front National, ce qui lui a été clairement bénéfique ces dernières décennies, et d’autre part, car il fait écho à un clivage social et à des tensions sociales qui pourraient être renforcées par le discours politique.

On explique souvent que le vote FN est un vote des « perdants de la mondialisation » (si tant est qu’il soit vraiment justifié de lier un clivage électoral à un phénomène socio-économico-culturel global) – pour le dire trivialement, ceux qui galèrent ou qui craignent pour leur avenir ou ceux de leurs enfants. En plus d’attiser les tensions sociales entre « perdants et gagnants », un parti qui se réclame d’une fermeture protectrice de la société aurait vraisemblablement tendance à se « venger » des gagnants de la mondialisation et à entretenir une rhétorique et une politique populiste à l’égard des perdants, tandis qu’un parti se réclamant d’une ouverture bienfaitrice de la société entrainerait sans doute une marginalisation encore plus poussée des perdants en réalisant une politique qui bénéficie à ceux qui ont déjà le moins à se plaindre. Ce tendance existe déjà de manière latente avec le clivage droite-gauche, mais l’identification encore plus claire des discours politiques avec des électorats définis par leur situation sociale, leur expérience de vie et leurs ressentiments, n’est pas de nature à favoriser l’apaisement social souhaité par Macron.

Macron Whirlpool

Crédits : afp.com/Eric FEFERBERG pour l’Express. Macron à l’usine Whirlpool, le 26 avril 2017.

Une bonne partie des cris d’orfraie poussés depuis l’élection du nouveau Président viennent d’un constat certes mordant mais prévisible : Emmanuel Macron n’est pas de gauche. Ou alors, autant de gauche que ne l’était Tony Blair et sa « troisième voie », qui avaient réalisé en leur temps la révolution copernicienne de la gauche au sein-même du parti travailliste. Emmanuel Macron a bénéficié pendant quelques jours de l’effet d’étiquette qu’il dénonce, en étant catalogué par les électeurs de gauche comme « pas de droite » et par les électeurs de droite comme « pas de gauche ». D’où le mécontentement un peu désabusé, quand il prit pour ministre des Comptes publics un sarkozyste ayant juré de ne pas marier des couples homosexuels s’il était élu maire, pour ministre de l’Éducation Nationale un fonctionnaire n°2 de ce même ministère durant le quinquennat Sarkozy, ou quand le nouveau ministre de l’Intérieur prit pour directeur de cabinet l’ancien secrétaire général du gouleyant ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale, par ailleurs ancien directeur de campagne d’Emmanuel Macron. Ces nominations auraient sans doute fait bougonner dans les rangs de la gauche si François Fillon était Président de la République, mais n’auraient pas été scrutées de la sorte.

Savoir si Emmanuel Macron est de gauche – question qui fera sans doute les beaux jours du commentaire politique quinquennal – pose en réalité la question de la nature de la gauche, de ce que signifient le changement et le progrès à une époque où tout le monde entend incarner le renouvellement et la rupture avec un monde ancien, que ce soit celui du néolibéralisme, du productivisme, de l’étatisme ou de l’euromondialisme libre-échangiste bobo-gauchiste et immigrationniste. Quelle est la rupture qu’entend apporter Emmanuel Macron ? Abandonner les vieux clivages, les vieilles rengaines politiques, faire travailler les deux camps ensemble ? Il s’agit plutôt d’une rupture de forme. Miser sur la société civile, sur la compétence avant l’appartenance partisane ? Il s’agit d’une prétention politique de long cours qui, bien qu’appréciable, ne nous fera pas passer dans une nouvelle ère démocratique. Faire advenir une économie nouvelle, basée sur le numérique, avec de nouvelles relations sociales, basées sur la mobilité ? Ce monde-là, comme toutes les innovations de la société, adviendra de toute façon, à moins que le nouveau Président ne se trouve un tropisme nord-coréen, et le mieux à faire reste pour lui d’accompagner ces évolutions intelligemment.

On peut évidemment se demander pourquoi il serait absolument nécessaire de savoir si Emmanuel Macron est de droite ou de gauche. Il n’y a pas plus anti-macroniste comme démarche que de chercher absolument à coller une étiquette sur une personnalité politique ou de supposer qu’on est de droite ou bien de gauche, à la rigueur éventuellement centriste (quoi que cela veuille dire), mais en tout cas certainement pas quelque chose d’obscur que « et de droite, et de gauche » ou « ni de droite, ni de gauche ». Avec le thème omniprésent du dépassement du clivage gauche-droite, Macron pointe un problème réel de la politique française, celui de l’effet d’étiquette, qui assigne à chaque personnalité politique certains positionnements politiques en fonction de son étiquette. Ainsi, si Macron s’était dit « de gauche » et pas simplement en provenance de la gauche, les politiques de droite auraient immédiatement accolé à Macron, encore plus facilement qu’ils ne le tenteront à l’avenir, l’étiquette de laxiste idéaliste et donneur de leçon, tandis qu’en disant le contraire, il aurait été identifié encore plus clairement par la gauche comme un capitaliste réactionnaire et autoritaire.

Le problème avec cette croisade macroniste, c’est que les étiquettes restent malgré tout utiles à la vie politique. Les électeurs sont de plus en plus nombreux à considérer l’axe gauche-droite comme obsolète, mais presque tous sont capables de se situer approximativement dessus et de faire pareil avec les responsables politiques les plus connu(e)s. Avoir un repère, que ce soit gauche/droite, mondialiste/patriote ou pro-cordon bleu/anti-cordon bleu, c’est utile, car sinon, on ne peut plus décemment analyser la vie politique (ou alors, on le fait uniquement en termes de partis, et il s’agit alors d’une démarche qui mériterait amplement excommunication par l’Église macroniste). Coller des étiquettes « droite » ou « gauche » sur des politicien(ne)s ou des politiques publiques, ça reste utile, à condition de garder à l’esprit trois règles essentielles : 1° L’axe droite-gauche n’est qu’un modèle qui tente de résumer en une seule dimension plein d’autres dimensions (Europe, environnement, inégalités, impôts, libéralisme, etc.), donc il est forcément imparfait et il faut toujours voir ce qu’il y a derrière une étiquette ; 2° L’axe droite-gauche est un continuum, donc ce n’est pas parce que quelqu’un ne se situe pas exactement sur sa position qu’il est du bord opposé (on pensera notamment à la chasse séculaire contre les « faux » gauchistes) ; 3° Ce n’est pas parce que quelqu’un n’a pas la « bonne » étiquette qu’il doit être combattu en tout point, et il faut prendre ses discours et actes pour ce qu’ils sont et non pas pour l’étiquette de celui/celle qui les réalisent. Ces règles peuvent sembler la base de la base, mais  elles sont rarement respectées, et c’est ce qui a causé l’impopularité de l’axe gauche-droite, et peut-être quelque part le succès de Macron.

Macron Bayrou

Crédits : LAURENCE GEAI pour Le Monde. Macron et Bayrou le 17 mars à Reims.

Ceci étant dit, force est de constater que le nouveau Président n’est pas exempt de critiques sur cette question des étiquettes. En effet, cette stratégie de rupture du clivage gauche-droite s’apparente davantage à un brouillage des pistes favorisant l’offre politique d’En Marche qu’à une volonté désintéressée de rendre le débat politique meilleur. Plutôt que de chercher à apporter un esprit constructif au système de partis déjà existant, qui permettrait la discussion sereine entre les partis et la recherche commune de solutions aux problèmes du pays, Macron a cherché à construire ce consensus par des ralliements individuels qui, en ajoutant le fait que son mouvement marche souvent sur les plates-bandes programmatiques du PS et de LR, sont censés affaiblir les deux principaux partis de gouvernement, dans une démarche qu’on aurait du mal à confondre avec de la bienveillance, maîtresse de toutes les vertus longtemps prônée par ce même mouvement. Longtemps, le candidat Macron s’est abstenu de dévoiler son projet et encore moins ses détails, en veillant toujours à apporter des gages aux deux camps, ce qui lui a permis longtemps de passer entre les gouttes, même si ses propos sur la colonisation « crime contre l’humanité » ou les anti-Mariage pour Tous « humiliés » ont été retournés contre lui à satiété. Enfin, en évitant de se donner une étiquette, Macron a également pris le risque qu’on lui en donne contre son gré – on pense notamment à celle du « candidat des banques ».

« Quand c’est flou, c’est qu’y a un loup », disait la grand-mère de Martine Aubry. Ne pas préciser ses options, ou les préciser tardivement, c’est bien pour monter dans les sondages, c’est moins bien pour les citoyen(ne)s qui ont le droit, dans une période où « transparence » est le maître-mot, de connaître les politiques envisagées par les décideurs et les décideuses politiques. Dès lors, guette le risque des généralités et des formules creuses inspirées du management, qui ont alimenté les discours de campagne du candidat Macron, entre deux « Brigitte Première Dame ! », à l’image de l’innocent « pari de l’intelligence collective » : ce quasi-slogan signifie, s’il est possible de l’interpréter, qu’il faut se montrer capable de rassembler les « meilleurs » éléments de la droite et de la gauche, pour produire la meilleure politique. Mais ce qui n’est pas dit avec cette formule – car les non-dits sont essentiels pour comprendre le macronisme – c’est qu’il faut toujours une échelle de valeur pour hiérarchiser les éléments et désigner les « meilleures » personnalités, et qu’il faut toujours un liant idéologique (même si, sur ce point, l’attrait du pouvoir marche aussi très bien) pour amalgamer des personnes avec différentes affiliations idéologiques. Ce liant peut être le souverainisme, l’écologie, l’anti-systémisme, et bien sûr le libéralisme économique.

Dans ce contexte de perturbation des frontières, les mesures de « bon sens » (c’est-à-dire consensuelles), tel que le délai de trois ans avant que les professeurs nouvellement formés ne puissent enseigner en ZEP, sont mises en avant pour s’épargner les critiques de la droite comme de la gauche, mais il ne serait pas souhaitable qu’elles viennent masquer les réalisations plus clivantes, comme l’autonomie des établissements scolaires, et surtout les réalisations manquantes : le programme sur l’éducation, certes fort de ce vague projet d’autonomie des établissements scolaires et du dédoublement des classes en ZEP – avec des professeurs probablement formés à la va-vite – ne saurait se contenter de si peu pour rattraper le retard des élèves français au classement PISA et réduire le poids de la reproduction sociale à l’école. Il s’agira d’être attentif à la cohérence du projet gouvernemental, à son bilan global, plutôt qu’à un ensemble de politiques de droite menées par les ministres de droite et de politiques de gauche menées par des ministres de gauche. Le grand risque de la délicate opération de couture que constitue la composition d’un gouvernement transpartisan est d’aboutir à un patchwork brouillon, ou au contraire à un ensemble dont les motifs et la cohérence nous seraient cachés par un bel habillage.

Comme nous l’avons souligné précédemment, cette cohérence gouvernementale, qui se cache derrière les qualificatifs dépolitisants de « meilleurs » ou de « compétents », pourrait n’avoir rien de très nouveau. La doctrine économique de Macron explique par exemple que l’assouplissement des règles du marché du travail est censé ramener prospérité et confiance à tous les individus travailleurs sans distinction d’âge, de genre, d’origine sociale, ethnique ou géographique (c’est connu, l’argent est aveugle et accessible aux gens de bonne volonté). Cette doctrine ressemble furieusement à une vision libérale très classique de l’économie, déjà portée sous des atours peut-être plus poussiéreux par la droite, qui veut que la « libération des énergies », pour reprendre une formule vallsiste, amène les conditions de la prospérité pour tous. Rien de bien nouveau ou de révolutionnaire donc dans cette arrière-boutique macroniste. Il ne s’agit pas de dire que la doctrine est mauvaise, simplement de rappeler que la volonté d’un vent nouveau et de sang neuf, accompagnée d’un vocabulaire très « XXIe siècle » ne doit pas empêcher les citoyens de pouvoir observer tous les tenants et aboutissants du projet macroniste, de ses soubassements idéologiques à ses conséquences très pragmatiques.

Emmanuel Macron start-up

Crédits : JACQUES DEMARTHON / AFP pour Le Monde. Macron au palais Brongniart le 13 avril.

Le discours macroniste développe beaucoup sur les problèmes de la société actuelle et sur la dynamique nécessaire pour s’en extraire, mais reste encore très flou sur le projet de société auquel cette dynamique est censée nous amener. Depuis l’élection du nouveau Président, on déterre tous les jours des interviews ou des écrits d’Emmanuel Macron censés cerner les fondements intellectuels de sa pensée politique : on y a pour l’instant trouvé beaucoup sur la forme, sur la façon d’exercer le pouvoir, mais peu sur le fond, sur les problèmes fondamentaux de la société et le « futur désirable », pour reprendre une formule hamoniste. Le projet macroniste nous est présenté de manière assez simpliste : il y a des inégalités à l’école ? Dédoublons les classes et les inégalités seront amoindries. Il y a un fort taux de chômage ? Réformons le code du travail par ordonnance, mettons de l’ordre dans la formation professionnelle, et les gens retrouveront un emploi. La crise énergétique et climatique approche ? 15 milliards pour la planète, on appuie les mutations, on accompagne les transitions, on fait confiance aux acteurs et aux associations de terrain, et ça devrait rouler.

Le problème avec la démarche macroniste, c’est qu’elle laisse derrière elle de nombreux non-dits, beaucoup de questions irrésolues, en partie à cause d’un manque de véritable projet de société. Gageons que ce projet grossira, se complexifiera, et que les administrations ministérielles gardent sous le coude plein de solutions « de bon sens » pour résoudre ces questions, mais elles restent en l’état préoccupantes. Pour rester très succinctement sur la question du marché du travail, quelles sont les réponses que le gouvernement compte apporter à la précarité grandissante du pays ? Bien sûr, il y aura des droits transposables, la fin des cotisations salariales, et tout plein de propositions qu’elles sont de bon sens. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit de pousser la tendance actuelle de l’économie à fonctionner par projets, par missions, à privilégier la mobilité entre les postes et les entreprises, et donc à favoriser les personnes dynamiques, innovantes, capables de s’adapter aux nouveaux projets, aux nouvelles équipes, de proposer sans cesse des idées nouvelles, marginalisant toujours davantage ceux qui ne sont pas capables de suivre la marche de l’économie [2]. Si l’on ajoute à ça qu’il y a dix fois plus de demandeurs d’emplois que d’emplois vacants, que l’on n’a jamais pu prouver le lien entre baisse de la protection des emplois et baisse du taux de chômage, et que les droits transposables pour les caissières de supermarché, on attend de voir ça, il reste beaucoup de zones d’ombre à éclaircir pour ce nouveau gouvernement.

La question du projet de société défendu par En Marche rejoint celle de la rupture qu’entend incarner Emmanuel Macron et que nous avons évoqué précédemment. La question fondamentale de ce quinquennat est : le nouveau Président de la République entend-il modifier les configurations économiques qui régissent les relations sociales, garantir l’égalité réelle entre tous les individus et toutes les familles et œuvrer pour éviter une catastrophe environnementale qui ne saurait être réglée à coups de sparadraps biodégradables, ou davantage accompagner les changements de la société et approfondir les options politiques historiques de l’Etat français ? C’est ce qui fait la différence entre un homme du changement, du progrès, et un homme du « simple » renouvellement. C’est, pourrait-on dire assez prétentieusement, ce qui fait la différence entre un Président du centre et un Président de gauche. Enfin, c’est ce qu’on pourrait affirmer si la gauche de gouvernement n’avait pas évité de se poser cette question pendant cinq ans, pour arriver totalement désunie dans cette campagne présidentielle. Question qu’elle serait bien avisée de se poser dans les temps prochains, car les systèmes électoraux majoritaires supportent très mal d’avoir cinq partis majeurs en leur sein, et ne se privent pas d’éliminer les plus faibles.

Au bout du compte, quelle attitude adopter face au gouvernement Macron ? Sur ce sujet, deux camps s’affrontent. D’un côté, le camp des « on verra bien, on a jamais essayé de toute façon », argument qui est entre parenthèses également utilisé du côté du FN, mais qui tente indéniablement de lever un vent d’optimisme au sein de l’électorat, particulièrement à l’approche des législatives. De l’autre côté, le camp des « c’est déjà tout vu, on sait que ça va lamentablement foirer (sauf si notre camp arrive miraculeusement à voler la majorité aux législatives ». Force est de reconnaître que non, on ne sait pas si le quinquennat Macron va se foirer ou non. Mais il faut également éviter la première posture, qui nie qu’on puisse se faire une opinion a priori sur ce quinquennat, et qui, plus que d’inciter à l’optimisme, incite également à la mise en pause de tout esprit critique pendant une durée indéterminée. Puisqu’on ne sait pas s’il va se planter ou non (et puisqu’on ne le souhaite pas, car il planterait tout le monde avec), alors il serait préjudiciable de le critiquer pour des réformes qu’il n’a pas encore menées. Mais ce qu’on sait de son projet et ce qu’on a vu de ses premiers pas, doit nous inciter (et ce, même si nous en sommes satisfaits), à faire fonctionner notre esprit critique en permanence et à garder un œil prudent sur le cours des choses.

En échange de cette « bienveillance critique », on est en droit d’attendre une certaine exemplarité de la part du Président et de ces ministres, bien entendu la tenue des promesses en termes de résultats, mais également une certaine sobriété dans l’exercice du pouvoir. Il a certes été élu triomphalement au second tour, mais on ne peut réellement qualifier la vague qui l’a porté au pouvoir de tsunami. Or, on a assisté depuis son élection, moins au nécessaire développement de son projet et à une présentation pédagogique de sa future application, qu’à une mise en scène omniprésente du pouvoir présidentiel, qui fait logiquement suite à celle du candidat. Qu’on se le dise : on se fichait déjà de savoir qu’il est amateur de tennis, qu’il adorait sa grand-mère maternelle ou qu’il est marié une femme plus âgée que lui, on se fichera désormais de savoir que son exercice du pouvoir sera ricoeurien, qu’il sera le « maître des horloges » (kézako ?) ou que sa présidence sera « jupitérienne ». Dans une époque où l’autorité et le respect se gagnent et ne sont jamais acquis, y compris pour un Président de la République, on attend des solutions aux problèmes du pays, pas une quelconque verticalité du pouvoir qui ne profiterait qu’à la figure marketée d’un candidat devenu Président.

Ce qu’on attend, c’est du courage, des promesses tenues, un vrai renouvellement politique et un Président préoccupé davantage par la construction de solutions que par celle de sa stature présidentielle. Est-ce que le courage, c’est soumettre la proposition de PMA pour Tous au Conseil Consultatif National d’Ethnique pour éviter le retour de la Manif pour Tous ? Est-ce que la tenue des promesses, c’est un secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes, et non un ministère de plein exercice ? Est-ce que le renouvellement politique, c’est François Bayrou, Gérard Collomb et Bruno Le Maire ? Est-ce qu’un Président qui n’est pas obsédé par son image, c’est un Président qui remonte les Champs-Élysées en jeep ? Ces questions sont certes agressives, provocatrices et partiellement injustes, mais elles sont nécessaires.

Pour éviter un dépassement des clivages politiques d’apparat et la généralisation de la tendance latente et déjà bien avancée à la personnalisation et à la marketisation des politicien(ne)s, il faut être critique. Il ne faut certes pas démolir un édifice dont les fondations sont en train d’être posées, mais les citoyens ont le droit, et même le devoir, de juger sur pièces, par rapport à ce qu’on leur a promis, à ce qu’ils commencent à voir de la politique macroniste, et d’être encore plus méfiants sur ce qui n’est pas donné à voir. Être bienveillant vis-à-vis du gouvernement, c’est le juger pour ce qu’il est et ce qu’il fait, pas pour l’ennemi politique qu’on voudrait avoir. Être un Président bienveillant, c’est l’être avec les autres politicien(ne)s, mais c’est l’être également avec les citoyen(ne)s : c’est être honnête, éviter les non-dits, ne pas leur promettre un renouvellement que l’on ne peut pas tenir et surtout, surtout, ne pas faire passer sa réussite avant la leur.

Scipion

[1] Voir notamment l’ouvrage de Pascal Perrineau de 1997 Le symptôme Le Pen. Radiographie des électeurs du Front national, qui préfigure celui de 2001 Les croisés de la société fermée. L’Europe des extrêmes-droites.

[2] Voir notamment l’ouvrage de Luc Boltanski et d’Eve Chiapello paru en 1999, Le nouvel esprit du capitalisme.

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