Hamon ou le coup d’après

Capture d’écran du site 1erjuilletavecbenoithamon

Lorsqu’il a annoncé le lancement d’un grand mouvement « transpartisan » le 1er juillet, beaucoup ont ironisé sur le « Monsieur 6 % » qui osait encore croire à son avenir politique. A ceux qui lui reprochent d’être à contretemps, Benoît Hamon répond qu’il est plutôt visionnaire. Cette annonce constitue un mini « coup » politique, qui a failli être torpillé par la médiatisation, le même jour, de la création d’un mouvement « citoyen » fondé par des intellectuels, artistes mais surtout soutenu par Martine Aubry, Anne Hidalgo et Christiane Taubira (« Dès demain »). Il est vrai que, renseignements pris, les deux mouvements semblent plus complémentaires que concurrents. On y trouve par exemple Alexis Bachelay, un très proche de Benoît Hamon et son ancien directeur de campagne. Mais de nombreux sympathisants socialistes se sont interrogés sur la pertinence de ce lancement simultané et le « plan média » quelque peu inaudible qui a suivi.

La stratégie politique de Benoît Hamon et de ses amis s’appuie sur une vision, un pari de long terme. Avant même le lancement de son mouvement, qui n’a pas encore de nom, les prises de position de Benoît Hamon éclairent les contours politiques et idéologiques de celui-ci. Hamon soutient dans de nombreuses circonscriptions des candidats non étiquettés « socialistes »: candidats officiels du PCF contre Manuel Valls à Evry et dans quelques autres circonscriptions, Caroline de Haas à Paris contre Myriam El Khomri. Ces prises de position soulignent tout à la fois la volonté d’ancrage à gauche de l’ancien candidat socialiste et son refus de tout soutien à des candidats de la France insoumise. Benoît Hamon considère donc qu’il existe un espace viable entre la FI et une gauche plus ou moins macroniste, que cet espace se joue en partie au-delà du Parti socialiste. Il fait le choix d’une recomposition de la gauche socialo-compatible autour d’un noyau d’anciens « frondeurs » et de communistes opposés à Mélenchon, en passant par des Verts parfois en déshérence. Tous ceux, en somme, qui n’ont pas cédé à la mode Macron sans s’acoquiner avec Jean-Luc Mélenchon.

C’est un pari risqué mais intéressant: recomposer une « gauche plurielle » en envoyant les « appareils » au placard, même s’ils risquent de revenir par la fenêtre- qu’on se souvienne des interminables négociations Hamon-Jadot avant le premier tour de l’élection présidentielle. Hamon veut sauver le PS en l’achevant en tant que principal parti de la gauche française : il est à la fois le « dernier socialiste », comme l’écrit France Inter et celui qui a compris que le PS en tant que parti n’attire plus tant il s’est auto-détruit sous la présidence Hollande. A ce titre, il s’inspire de tous les mouvements transpartisans de type Podemos, des alliances de gauche à la portugaise (il s’était d’ailleurs rendu au Portugal pendant la campagne présidentielle) afin de bâtir sur le long terme une alliance en dehors de l’orbite mélenchoniste. Benoît Hamon et ses amis considèrent que la France Insoumise ne peut constituer un socle d’opposition porteur car cette opposition est par essence stérile, trop radicale, parfois populiste et surtout basée sur le charisme d’un homme qui n’admet pas vraiment la contradiction : pour lui, l’élection de députés FI va surtout démontrer que l’opposition systématique et outrancière empêchera la gauche de revenir aux affaires.

Benoît Hamon « président des moins de dix ans » à Trappes (photo Marc Chaumeil)

Le pari de Hamon est donc doublement risqué : il compte à la fois sur la contestation rapide de la politique du gouvernement Macron en matière sociale et économique et sur l’échec de FI à capitaliser cette contestation. L’espace est mince, la voie bien étroite pour espérer assurer le succès d’un mouvement « entre deux » : à la fois clairement à gauche, progressiste et apte à gouverner. Il ne pourra compter sur la seule innovation pour capitaliser les soutiens. Certes, les questions écologiques et sociales sont importantes, mais on ne construit pas un mouvement transpartisan sur le rejet des perturbateurs endocriniens et la « taxe robot » ou le revenu universel. Il faudra à ce nouveau mouvement un socle plus clair, plus large et surtout que les appareils politiques des « vieux » partis moribonds abandonnent réellement la partie. Or les appareils, certes de plus en plus microscopiques, ont encore du pouvoir (un peu) et peuvent nuire (beaucoup). Les Verts, ou ce qu’il en reste, sont experts en négociations interminables et en combinazione à l’italienne tandis que le PCF est abonné à la constestation soudaine de plateformes communes pour des raisons souvent obscures (idéologiques ou économiques). Avec des alliés pareils, la partie semble mal engagée. C’est ici que Benoît Hamon compte sur le côté « transpartisan » (mais quand même un peu cornaqué par le Mouvement des Jeunes Socialistes) : il veut attirer des jeunes, quantité de jeunes sur la pelouse de Reuilly, non pour un fest noz parisien mais justement pour ne pas reconstituer la « gauche plurielle » à la Jospin. C’est le côté macronien de Benoît Hamon, finalement : utiliser les partis existants et en même temps leur expliquer que c’est désormais en dehors d’eux que tout va se jouer.

Benoît Hamon espère réussir une hybridation politique de la gauche française : garder les fondamentaux de gauche (lien avec le mouvement social, progressisme à tout crin) et susciter des débats, favoriser l’émergence d’idées nouvelles. Il s’inspire à la fois des idées de Bernie Sanders et de Jeremy Corbyn : attirer la jeunesse, la pousser à s’engager par des idées novatrices et une manière originale de faire de la politique tout en ancrant son mouvement à gauche, sans état d’âme, contre toute tentation « blairiste » de type « troisième voie » (à la Valls et à la Macron, en somme). Sanders a échoué face à l’appareil démocrate, avec le résultat final que l’on sait. Corbyn, donné pour mort il y a quelques mois et quasi destitué de la présidence du Labour, fait désormais presque jeu égal avec Theresa May lors de la campagne législative en Grande-Bretagne. Certes, Benoît Hamon n’est ni Sanders, ni Corbyn et la comparaison se heurte à d’importantes différences de structure électorale, de jeux partisans et de positionnements locaux. Mais les inspirateurs sont facilement identifiables, leur succès persuade Benoît Hamon de l’existence d’un espace suffisant pour bâtir un mouvement de long terme.

Avec la recomposition politique en cours, on peut en effet se dire que le coup est jouable. Il faudra tout de même bien de la ténacité mais aussi un peu de chance, voire de « baraka » à Benoît Hamon pour réussir son pari. D’abord, il faut qu’il parvienne à être réélu lors des élections législatives à Trappes, ce qui est loin d’être fait. Et surtout que son mouvement se structure véritablement autour de lui et de ses soutiens sans s’éparpiller en micro-chapelles concurrentes, chacune s’autoproclamant socle de la reconstruction des « valeurs de gauche ». Connaissant la capacité de la gauche à se torpiller en s’émiettant, c’est peut-être à l’intérieur même du mouvement en gestation que le danger est le plus grand.

Agrippine

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