L’écologie frontiste de Nouvelle Écologie

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Nouvelle Écologie est un des collectifs thématiques fondés par le Front National pour investir différentes sphères politiques et renforcer la compétence technique de ses cadres aussi bien que son programme politique. Depuis sa création le 11 décembre 2014, le collectif est chapeauté par son président Philippe Murer, économiste passionné par la Banque de France [1] et désormais conseiller environnemental et économique de Marine Le Pen, et par son secrétaire général Eric Richermoz, une choupinette-apparatchik comme le FN en pond par dizaines, ancien étudiant en finance, secrétaire départemental du FN de la Somme, conseiller régional des Hauts-de-France et secrétaire général des Patriotes, l’association que Florian Philippot a lancé récemment. L’entreprise Nouvelle Écologie apparaît certes comme une tentative de récupérer la thématique écologique, mais il n’est pas possible de refuser à un parti, tout lepéniste soit-il, de s’intéresser plus ou moins sincèrement à l’écologie. Reste à savoir si le FN entend promouvoir chez ses soutiens une véritable conscience écologique ou, sachant sa propension à refuser tout ce qui ne porte pas la marque « patriote », à promouvoir une écologie intégriste.

Le FN de Marine Le Pen n’est bien sûr pas le premier à s’intéresser à l’écologie à l’extrême-droite. Le discours écologiste d’extrême-droite insiste généralement sur l’aspect le plus conservateur de l’écologie, c’est-à-dire la défense des traditions, du local, du terroir, des « communautés naturelles », de l’enracinement et de la « terre nourricière ». Il insiste sur un ordre naturel qui concerne autant les sociétés humaines que la Nature. Assez récemment s’est par exemple développée « l’écologie intégrale », portée par des catholiques conservateurs comme Eugénie Bastié et la revue Limite, une doctrine antilibérale qui voit l’écologie comme aussi bien sociale, économique et environnementale que spirituelle. Dans le FN des années 1990, Bruno Mégret mettait en parallèle l’artificialisation de la Nature et l’artificialisation de la société – avec notamment l’arrivée de populations étrangères qui perturbent « l’ordre naturel » de la société – et « pos[ait] comme essentielle la préservation du milieu ethnique, culturel et naturel de notre peuple».

Cet « ordre naturel » que défend souvent l’extrême-droite est très édulcoré chez Nouvelle Écologie. On retrouve bien des sujets attachés à la défense de la terre de France, avec l’opposition à certains grands travaux comme Notre-Dame-des-Landes, à la pollution des eaux et des sols, la défense de la faune locale avec une passion pour les « néonicotinoïdes tueurs d’abeilles » ou de la paysannerie : en somme, des sujets déjà en vogue dans les milieux écologistes. Mais on y retrouve aussi des thématiques souverainistes et nationalistes avec un rejet de ce qui touche à l’international ou à l’étranger : TAFTA/CETA, bisphénol A présent dans les produits étrangers, importation de modèles industriels perçus comme étrangers type « ferme des mille vaches », etc.

Symbole de la « résistance identitaire européenne ». Source : site de Terre et peuple, association identitaire fondée par le FN Pierre Vial

Les thèses de Nouvelle Écologie sont donc subordonnées au projet du Front National, ainsi que le programme du FN l’expliquait déjà en 2012 : « La question écologique doit dès lors s’inscrire dans la cohérence générale d’un projet politique, et elle doit être en conformité avec les autres propositions, si l’on veut sincèrement mener une politique efficace en la matière » (p. 29). Une véritable approche écologiste voudrait toutefois le contraire, c’est-à-dire un programme écologique adapté aux enjeux actuels d’environnement et de développement durable, qui soit la colonne vertébrale d’un projet politique plus large. Mais NE critique justement une « vision écologiste » de l’écologie, qui serait celle d’Europe-Écologie-Les-Verts, pour promouvoir une « écologie patriote ».

L’écologie écologiste d’EELV, dont NE a intérêt à se démarquer pour exister, est perçue comme « classique », « institutionnelle », « dogmatique » et « élitiste » : EELV est en réalité contestée – comme le démontrent les nombreux articles qui lui sont consacrés sur le site de NE – pour son européisme et son internationalisme, son assimilation aux élites étant censée prouver son « cosmopolitisme » et donc son libéralisme culturel [3] typique des « gauchistes ». Sa volonté d’incarner une écologie alternative lui interdit de mentionner ses points de convergence avec EELV ou les écologistes des autres partis, quitte à en offrir une vision plus que caricaturale et à s’attarder davantage sur leurs aspects politiciens (comme leurs conflits internes) que sur leurs aspects politiques. Ce que Nouvelle Écologie reproche donc à EELV, c’est d’avoir réalisé un hold-up sur l’écologie politique, tout en incarnant justement une écologie trop politique, opposée à ses idéaux de pragmatisme [4].

Là où le bât blesse, c’est que l’écologie n’apparaît nullement comme un enjeu fondamental du projet frontiste, mais simplement comme une des déclinaisons de sa pensée souverainiste, nationaliste et populiste. Ceci limite le côté transversal de l’écologie, censée irriguée les sphères sociale et économique, et fait donc passer l’écologie au second plan, puisqu’elle ne doit pas être « punitive » et venir par exemple déranger les intérêts économiques installés ou le confort des automobilistes. En cohérence avec le discours souverainiste du FN, NE explique que la France ne pourra avoir de véritable politique écologique avant d’avoir retrouvé ses souverainetés et donc sa capacité à définir ses priorités politiques et ses normes environnementales. Pour Nouvelle Écologie, c’est l’Etat et l’Etat seul qui peut et doit agir pour l’écologie. En effet, les errements internationaux ou supranationaux sur l’écologie (comme avec l’adoption du CETA ou le refus de l’UE d’être ferme sur les perturbateurs endocriniens) suffisent pour le collectif à faire de l’UE ou des instances internationales des instances anti-écologiques [5].

Ainsi, pour Nouvelle Écologie, seul l’Etat national est légitime pour statuer en termes d’écologie, et comme l’UE a fait main basse sur le sujet, il faut donc sortir de l’Europe comme de l’euro [6]. Le redressement de la France est censé être un préalable au combat pour la planète. Le problème, c’est que l’écologie est un combat fondamentalement multi-niveaux : c’est un mélange d’enjeux locaux, nationaux et mondiaux qui exigent l’implication d’une multitude d’acteurs (citoyens, collectivités locales, États, UE, ONG, ONU, etc.). En refusant toute politique écologique supranationale – et même internationale [7], vu que la COP21 a été critiquée comme une entreprise illusoire – NE se prive de répondre aux enjeux écologiques mondiaux, le plus important d’entre eux étant le changement climatique. C’est d’autant plus dommageable qu’on peut considérer l’Europe comme un territoire commun à tous les pays européens, aussi bien en termes de ressources énergétiques ou maritimes que de biodiversité, et qu’une véritable politique écologique européenne (avec par exemple la création de géants européens des énergies renouvelables) serait profitable à tous les pays.

Photo de Campagne d’Eric Richermoz pour les législatives 2017 de la Somme

Avec ses propositions souverainistes axées sur la défense des territoires français, Nouvelle Écologie a pourtant réussi à étoffer le discours écologique d’un Front National qui partait de loin. Son programme de 2012 osait par exemple à peine aborder la question de manière frontale [8]. L’investissement de la sphère écologique était important non seulement parce qu’un parti politique ne peut se passer aujourd’hui d’un véritable versant écologique (même si le sujet est loin d’être prioritaire dans le débat public), mais aussi parce qu’il lui permet de se dédiaboliser et d’atteindre des publics plus variés, l’écologie étant perçue comme un sujet consensuel, qu’il est difficile de lier avec les habituels sujets clivants du FN comme la laïcité ou l’immigration (NE étant resté jusque-là prudent sur l’abattage rituel ou les réfugiés climatiques).

Cela n’empêche pas le programme de Nouvelle Écologie – partiellement repris dans les 144 engagements de Marine Le Pen – d’être réduit à quelques mesures extrêmement vagues et à quelques obsessions [9], et de ne se distinguer que très peu des propositions déjà en vogue dans les milieux écologistes, si ce n’est sur la question européenne. Reste pourtant de nombreux sujets passés sous silence : pas d’évocation du réchauffement climatique comme enjeu planétaire, ni des sources de pollution autre que le transport automobile, ni d’objectifs chiffrés en termes d’énergies renouvelables, ni des déchets nucléaires et du coût des centrales, ni des enjeux de protection animale comme la chasse, la corrida ou la production de foie gras, pour ne citer que quelques exemples. En réalité, les documents censés indiquer les propositions de NE sont pour la plupart du temps des ressources destinées à renforcer le discours technique des responsables frontistes, et se contentent trop souvent d’exposer la situation actuelle sans en tirer des propositions concrètes issues d’une compréhension globale de la question écologique autre que souverainiste. Cela a pour conséquence de cantonner le projet de NE à une collection de mesurettes, d’obsessions et de déclarations d’intention.

Nouvelle Écologie a plutôt atteint son objectif, qui était de donner par procuration une consistance au discours écologique du Front National conforme à ses impératifs souverainistes. Le collectif incarne néanmoins avant tout une écologie idéologique, ce qui n’est pas forcément un tort en soit, mais demeure loin des objectifs de pragmatisme qu’il s’était donnés à ses débuts. Face à cela, il faut éviter de produire une critique de Nouvelle Écologie aussi aveugle que celles qu’elle produit à l’égard d’Europe-Écologie-les-Verts, et qui leur permettrait encore une fois de se dire victimes d’un système qui craint leur parole de vérité. Il faut éviter de se noyer dans un débat où chacun de se réclamerait de la seule véritable écologie, en acceptant qu’il existe plusieurs manières de servir l’écologie, qui toutes ont des implications critiquables – l’écologie « patriote » de Nouvelle Écologie posant de nombreux problèmes et étant souvent plus prompte à servir les intérêts du FN que ceux de la planète. En particulier, il faut éviter d’user d’une mauvaise foi qui amènerait à éluder des propositions « de bons sens » que propose le collectif (comme sur les néonicotinoïdes), ainsi que certaines critiques légitimes sur les politiques publiques environnementales, tout en prenant garde à ne pas cautionner l’idéologie populiste et nationaliste qui se cache bien souvent derrière.

Scipion

[1] Économiste est un bien grand mot, car il est détenteur d’un DESS en Sciences économiques, ancien ingénieur en maths appliquées, puis trader et professeur de finance à la Sorbonne. Comme quoi, la finance peut avoir ses bons côtés …

[2] Philippe Murer avait d’ailleurs publié peu avant la création de NE un petit livre intitulé La Transition énergétique: Une énergie moins chère, un million d’emplois créés. Il s’agit d’un livre très honnête, qui explique bien les enjeux énergétiques actuels, même s’il manque de précisions chiffrées sur les énergies alternatives et donne un peu l’impression d’arriver au milieu de la bataille. On aurait aimé que ce niveau de complexité et de sérieux se retrouve dans le discours de Nouvelle Écologie.

[3] Le FN se voulant un parti antilibéral aussi bien sur le plan culturel que sur le plan économique (alors qu’il demeure en réalité plutôt libéral dans ses positions économiques), sa critique du libéralisme culturel d’EELV l’amène à critiquer son supposé ultralibéralisme économique, ce qui est un non-sens au vu des positions économiques d’EELV. On trouve là la limite du discours d’extrême-droite qui veut que les autres partis soient ou bien libéraux-conservateurs (à droite), ou bien libéraux-libertaires (à gauche), mais jamais antilibéraux puisque seule l’extrême-droite peut l’être. D’autant que le « colbertisme vert » de NE ne constitue pas un véritable modèle alternatif au modèle économique en place.

[4] L’opposition aveugle à EELV les a même poussés à écrire un article invitant François de Rugy à les rejoindre après son départ d’EELV, en le félicitant d’avoir montré l’imposture gauchiste d’EELV. Sans doute ne feraient-ils pas le même choix en sachant aujourd’hui François de Rugy Président de l’Assemblée Nationale.

[5] Rappelons que le FN a déjà refusé l’adoption de certaines normes environnementales au niveau européen, comme l’interdiction du chalutage en haute mer, reprochant ainsi indirectement à l’UE de faire passer l’écologie avant tout, et donc d’être trop écologique …

[6] Nouvelle Écologie permet donc de valider la ligne souverainiste incarnée par Florian Philippot. Néanmoins, les raccourcis utilisés pour expliquer que l’écologie nécessite un Frexit sont assez peu convaincants, et on ne peut s’empêcher de penser de voir derrière tout cela le présupposé idéologique de toute approche souverainiste – et même nationaliste – qui veut que l’État-nation soit le seul acteur légitime possible et que toute forme de supranationalité est un crime de lèse-Nation (ce qui est une opinion comme une autre).

[7] En l’occurrence, la position consistant à expliquer que si la France est exemplaire en matière d’écologie, les autres pays suivront car ils ont déjà suivi son exemple pour la Révolution française (sic), est particulièrement illusoire. Si la France se donnait les moyens d’objectifs très ambitieux en matière de réchauffement climatique, ce serait une très bonne chose, mais malheureusement assez inutile au vu de sa contribution relative au changement climatique global. Les différentes COP ont montré que les tentatives de rassembler toute la planète autour d’objectifs écologiques ambitieux sont toujours fastidieuses et parfois vaines, mais toujours nécessaires et parfois fructueuses.

[8] Les pages du programme de 2012 consacrées à l’écologie dévient facilement vers des sujets plus traditionnels du discours frontiste, comme l’abattage rituel, ou sur des thématiques plus anecdotiques mais toujours significatives, à l’image de cette proposition : « Un programme décennal visera la destruction des cités construites dans les années 1960 les plus vétustes et leur remplacement par un habitat de taille et d’esthétique traditionnelles, dans le respect des chartes d’insertion paysagère ». Une analyse plus complète en a été faite dans le précédent article sur le FN et l’écologie.

[9] Dont une obsession pour les piles à hydrogène assez intrigante, qu’on retrouvait déjà dans le discours de Marine Le Pen en 2012. Si les piles à hydrogène semblent assez prometteuses, notamment pour le secteur automobile, on peut douter qu’elles constituent une solution à elles seules à la crise énergétique, et encore moins à la crise climatique.

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