Les hommes qui lisent d’Edouard Philippe [critique]

Des hommes qui lisent*, commencé par Édouard Philippe en 2011 comme un essai sur la politique de la lecture, s’est entretemps largement étendu dans son sujet, en se recentrant sur son rapport particulier à la lecture. Celle-ci est à la fois la finalité du livre et un instrument pour traiter de bien d’autres sujets : l’ouvrage est à la fois « le roman d’une famille marquée par les livres, le récit d’une relation entre un père et son fils, un essai sur une politique municipale, mais avant tout, il est une plaidoirie pour la lecture » (p. 23). La lecture, loin d’être le thème exclusif du livre, y apparaît donc comme un liant parfois instable entre anecdotes personnelles et analyses politiques : la boxe, son histoire familiale, la politique de la lecture au Havre – dont il fut le maire jusqu’à sa nomination en tant que Premier Ministre – la campagne présidentielle ou encore son rocardisme passé sont abordés pêle-mêle. En guise d’épilogue, l’auteur prend l’initiative de nous conseiller quarante-quatre livres, des ouvrages d’histoire de Lucien Jerphagnon aux romans noirs de R. J. Ellory, en passant par le dernier livre de Patrick Buisson, et même dix conseils de lecture qu’il n’a pas encore lu mais qu’il souhaiterait lire (James Bond, Modiano, Les Confessions de Saint-Augustin, tout ça).

S’il fallait découper Des hommes qui lisent en thèmes, le premier serait celui de l’éloge de la lecture. Cet hommage à la lecture comme activité noble peut parfois paraître un peu vu et revu, mais tout en évitant le côté « poète transcendé » de certains autres hommes politiques, Édouard Philippe nous offre une plaidoirie sincère, à défaut d’être très originale. Le principal morceau de bravoure se situe dans le dernier chapitre, où il aborde la lecture comme un moyen pour les politiques de parer aux exigences médiatiques d’instantanéité, en apportant une profondeur y compris historique aux débats. La lecture demeure selon lui un exercice de lenteur qui, sans être indispensable en politique, se révèle néanmoins un atout précieux pour se forger une vision du monde : « Personne ne peut prétendre que ses lectures n’ont pas influencé sa vie, dans les petites choses comme dans les grands instants et au moment des choix essentiels » (p. 215), même si la lecture est avant tout « le plaisir, le plaisir pur, total et un peu égoïste de chacun » (p. 216). Le style du livre est d’ailleurs assez plaisant, avec quelques touches d’humour et d’autodérision, malgré quelques maladresses et des envolées qui frayent avec les mauvaises dissertations lycéennes « inspirées » (du genre « écrire, c’est aimer lire un peu plus », p. 183).

Le second thème qu’on peut isoler est celui de son histoire familiale avec les livres. Il faudrait également y ajouter le constat suivant : vous pouvez aimer les récits familiaux, pleurer devant d’émouvantes histoire père-fils, vous passionner pour les chroniques des temps passés, mais il faut être sacrément fan d’Édouard Philippe (ou peut-être havrais) pour en avoir quoi que ce soit à faire des passages où ce dernier s’étend sur ce père qui l’a amené à la lecture – pas plus que de la multiplication des anecdotes anecdotiques sur sa passion pour la boxe, ses diners avec le maire de Deauville ou sa rencontre avec Guillaume Gallienne, qui n’intéresseront que les intéressés. On comprend certes l’envie de rendre hommage à ce professeur de Français devenu proviseur et décédé en 2014, mais si Édouard Philippe avait besoin d’écrire pour extérioriser ses peines personnelles, il n’était pas nécessaire pour autant de ressentir le besoin de les publier (même si cela reste infiniment plus décent qu’un Bruno Le Maire). Le titre du livre, Des hommes qui lisent, ne saurait d’ailleurs être mieux trouvé, ces passages étant traversés par un rapport étrangement viril à la littérature, entre les discussions « d’homme à homme » avec son père en se rendant à la bibliothèque municipale du Grand-Quevilly, le « gêne Philippe » de la littérature qui se transmet par le père depuis des générations, ou le souvenir ému du premier coup de poing reçu en pleine poire.

Crédits : Charly Triballeau / AFP. Source : Paris Match.

Alors bien sûr, ce livre participe à un storytelling qu’il est nécessaire de construire en pleine ascension politique : celui d’un homme politique issu d’une famille banale, petit-fils de docker, fils de professeurs, lui-même un peu intello, combatif, mais si proche des gens et ouvert aux autres et à leurs idées. Ou alors, Édouard Philippe avait juste l’envie de raconter son histoire personnelle très marquée par son père. Mais dans ce cas, il lui faut reconnaître que l’intérêt pour le citoyen – et le lecteur – lambda ne se perçoit pas immédiatement. Ce storytelling se construit également avec les chapitres « Lire à gauche » et « Lire de gauche à droite » qui, sans avoir grand rapport avec la littérature, traitent de son parcours politique et laissent transparaître un poil de vantardise sur la capacité de l’actuel Premier Ministre à transgresser les catégories politiques. Ayant été brièvement lors de son passage à Sciences Po de la deuxième gauche rocardienne, Édouard Philippe ne se prive pas de quelques médisances sur la gauche et la jeunesse, les deux étant liés par le camp de bons sentiments et de l’idéalisme :

« Être jeune, c’est évidemment être plus généreux, plus enthousiaste, plus sensible aux injustices, plus contestataire aussi d’un ordre établi qui, par définition, l’a été par les générations antérieures. Être jeune, c’est aussi être assez partisan des idées simples et des solutions qui font peu de cas de la complexité des choses, des situations et du monde » (p. 41).

Derrière la prudence de la formulation se cache un jugement qui, s’il n’est sans doute pas dénué d’un fond de vérité, assène une vision assez caricaturale à la fois de la jeunesse et de la gauche, en leur refusant une forme de justesse et de rationalité politiques. Surtout, Édouard Philippe semble avoir été traumatisé par son compagnonnage avec le PS de Sciences Po des années 90, fait de déchirements internes incessants et d’une révolte intellectuelle permanente et néanmoins assez conformiste. On ne peut reprocher à l’auteur – qui regrette d’avoir été élevé dans l’idée que « la gauche c’est bien et la droite c’est mal » – de toucher du doigt un réel problème, mais on ne peut pas non plus se défaire de l’idée que pour lui, la gauche, c’est celle de sa jeunesse étudiante : « Pouvoir s’affirmer rebelle en défendant les valeurs dominantes aura été la chance et le grand confort de la gauche pendant une quarantaine d’années. Et le mien pendant quelques années » (p. 42).

Le paradoxe étant que, tout en décrivant une droite « s’accroch[ant] au primat de l’économie, au réalisme pragmatique et à l’efficacité gouvernementale » écrasée sur la scène publique par une gauche « régn[ant] sans partage sur les valeurs » (p. 43), Édouard Philippe ne propose aucune révolution des idées qui viendrait contester aux « valeurs de gauche » leur monopole public. Le Premier Ministre n’est donc pas un homme qui se venge. En revanche, c’est un homme qui se revendique de la volonté de changement de la gauche, sans en conserver sa vision manichéenne de la société. Une vision très lecanuettiste, portée également par Emmanuel Macron ou Bruno Le Maire, catalysée par le centre-droit sous le terme de « renouveau », et dont la substance ne nous sera malheureusement jamais communiquée au sein du livre [1]. Reste le mystère de savoir pourquoi il a fini par « devenir » de droite alors que ses valeurs étaient très bien défendues par un Michel Rocard, et on ne peut s’empêcher d’imaginer qu’il préexistait chez lui des valeurs de droite insoupçonnées alors. On sait donc avec ce livre pourquoi il n’est pas de gauche, mais pas pourquoi il est de droite [2].

Mais au-delà des questions idéologiques, c’est assurément le chapitre 5, qui traite de la politique de la lecture, qui se révèle le plus intéressant. Édouard Philippe y énumère d’abord les écueils que rencontrent les acteurs publics quand ils cherchent à faire lire : confondre politique de la lecture et politique des bibliothèques (lieu intimidant pour les non-lecteurs), pratiquer la politique de la distribution (d’ouvrages qui ne seront pas lus), fétichiser le livre en tant qu’objet (à l’ère du numérique) et surtout partir de l’idée que la lecture (et même la culture) doit forcément et directement être utile à quelque chose (« la culture ne sert d’abord à rien sinon à elle-même », p. 86) [3]. Il fait un constat amer mais essentiel, à savoir qu’une société de lecteurs reste pour le moment un rêve illusoire en raison des inégalités culturelles, et met en avant une politique de lecture réaliste, moderne et proche des gens. Il fait enfin valoir les initiatives mises en place en la matière dans sa ville du Havre (sans toutefois développer sur leurs résultats) : installation de relais lecture dans les endroits fortement fréquentés, de présentoirs de lecture dans les endroits du quotidien, dispositif de « livres nomades », création d’une nouvelle bibliothèque, le tout regroupé dans l’’initiative Lire au Havre.

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Mentionnons également le festival havrais Le Goût des Autres, qui met en scène la lecture et dont Édouard Philippe avait dit dans le documentaire Édouard, mon pote de droite de Laurent Cibien « qu’on l’a fait [parce que c’est un truc de gauchistes]. D’abord parce que c’est bien, et puis parce que ça permet de siphonner ». A l’époque, nous avions sans doute sous-estimé la portée de ce « parce que c’est bien », mais cela permet de rappeler que même la politique de la lecture (y compris au Havre) peut être victime des calculs électoralistes. Cette réflexion sur la politique de la lecture n’en reste pas moins stimulante, et Édouard Philippe y défend l’idée qu’un peuple de lecteurs serait un atout pour surmonter les défis futurs de la société, idée agréable même si elle relève dans son exposé davantage de l’espoir que de la démonstration étayée. Mais une fois qu’on a constaté que la France est un pays de lecture et un peu moins de lecteurs, il faut constater que stimuler la pratique de la lecture dans l’ensemble de la population est un objectif extrêmement difficile à atteindre, qui se heurte à des obstacles bien plus enracinés que des soucis de disponibilités, et qui ne peuvent être surmontés par des mesures bienvenues mais modestes comme celles de la mairie du Havre. La lecture reste l’otage de la place qu’elle tient dans le champ culturel (autrement dit, elle est l’apanage des gens fortement dotés en capital culturel et peut intimider les autres), et par conséquent l’otage de son statut symbolique dans la société et de la reproduction sociale, des sujets qui ne sont nettement pas à la portée des municipalités. Sans doute qu’une réflexion encore approfondie sur la politique de la lecture et élargie aux instances nationales aurait été opportune de la part de l’actuel Premier Ministre.

Le bilan des Hommes qui lisent est donc mitigé. Édouard Philippe parvient à nous convaincre de la sincérité de sa passion pour la lecture, à la défendre dans quelques moments de bravoure littéraires et propose des réflexions intéressantes et rares sur la politique de la lecture. Il plaide également de manière éloquente pour la nécessité d’explorer, d’aller vers les contraires, de ne pas être conformiste et doctrinal, aussi bien en matière de littérature que de politique, en somme, de ne pas « lire de façon hémiplégique » et donc « penser de façon hémiplégique » (p. 48). On doit également lui reconnaître une forme de détachement, de recul sur la politique, y compris en-dehors de ce livre, aussi bien dans sa manière de s’exprimer, que de rater ses formules ou de jouer à Tetris en plein conciliabule politique. Sa différence se fait par une certaine absence de solennité politicienne qui peut rapidement mener à la langue de bois, mais qui peut également lui servir à masquer son jeu (en témoigne son parcours politique récent).

On peut en revanche regretter que ce livre paru en juillet 2017 ne traite pas d’Emmanuel Macron et du Premier Ministère qu’occupe son auteur aujourd’hui. On peut aussi déplorer le fait que parfois, quand il n’égrène pas les anecdotes personnelles inintéressantes et les commentaires politiques un peu trop assénés, Édouard Philippe se sert de la littérature pour qu’elle lui donne raison, et que ce qui devrait être une vision du monde issue de la littérature se transforme parfois en vision du monde servie par la littérature. Par ailleurs, prendre les livres comme prétextes pour disserter sur la politique peut être un angle intéressant, mais cela mène ici à trop de discours convenus sur la littérature ainsi que sur l’esprit et les valeurs de la France (avec le fameux « panache » français notamment). Quand il s’agit d’un essai, littérature et politique ne font pas toujours bon ménage, surtout quand il faut trouver de la politique dans la littérature et inversement, et ce mélange des genres se fait souvent au détriment d’une analyse approfondie et originale de chacun des sujets. Quant à l’auteur de cet essai, on conviendra aisément qu’on préfère l’Édouard Philippe des livres à celui des interviews politiques.

Scipion

* Des hommes qui lisent d’Édouard Philippe, JC Lattès, 5 juillet 2017, 248 pages, 15€

[1] Cette vision politique, actuellement partagée par beaucoup d’hommes politiques au centre et à droite, semble habitée à la fois par une représentation post-soixante-huitarde de la gauche, par l’idée que la droite ne s’occupe pas de valeurs (ce qui est faux) et par celle que le libéralisme n’est que pragmatisme et non, à l’instar du socialisme, du nationalisme ou de l’écologisme, une idéologie. A la lecture de ces deux chapitres, on sent l’auteur bien plus loquace à questionner la gauche que la droite, dont il se revendique pourtant et qui finit par apparaître comme un monolithe, sans problématiques ni divisions, uniquement soudé par l’obéissance au chef et le souci du réalisme. Cette vision est liée selon Édouard Philippe au livre du politiste François Goguel,  la Politique des partis sous la Troisième République, qui explique que pour comprendre la politique sous la Troisième République, il est plus utile d’opposer le « parti de l’ordre établi » et le « parti du mouvement » que la droite et la gauche qui ont souvent formé des blocs désunis (c’est l’interprétation d’Édouard Philippe). L’actuel Premier Ministre en appelle donc à reprendre ces catégories, en insistant davantage sur les idées qui lient les hommes politiques plutôt que sur les identités partisanes. Il est néanmoins dommage de ne pas avoir compris que ce livre paru en 1946 traitait de la Troisième République, et non de la Cinquième (c’était pourtant indiqué dans le titre).

[2] Il explique à propos de son virage à droite, et donc des différences droite/gauche : « Dans l’éternel débat qui traverse les sociétés et chacun d’entre nous et qui confronte liberté et égalité, réalité et utopie, responsabilité individuelle et prise en charge collective, j’avais compris que je privilégiais plutôt les premières » (p. 76). On passera sur ces assignations godiches, d’autant plus qu’il y ajoute cette remarque assez pleine de bon sens : « Cela ne veut pas dire que les secondes soient inutiles, ou dangereuses. Elles sont indispensables aussi. La vie politique est ainsi faite qu’elle oblige à choisir entre des éléments qui n’ont de sens que parce qu’ils se complètent ». On ne peut donc pas dire qu’Édouard Philippe soit borné, mais plutôt qu’il fait souvent preuve d’un simplisme un peu hautain.

[3] On pourrait y ajouter la citation suivante : « Les attentes de nos concitoyens, la pression du monde culturel pour que soient pris en compte tous les « publics », la tentation de montrer combien on est soi-même exemplaire en enrichissant à foison une politique donnée conduisent immanquablement les élus à tenter d’englober, avec un seul instrument, tout le spectre de l’action publique. C’est ainsi que les politiques culturelles deviennent sociales, économiques, territoriales avant de se parer, sans vraiment d’hésitation, des vertus du développement durable ou de se transformer en instruments forcément puissants d’une nouvelle intégration Nord-Sud … » (p. 86).

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