Panique dans le 16e ! des Pinçon-Charlot [critique]

https://www.lavillebrule.com/Themes/v1/media/livre_visuel_215.jpegLa rentrée littéraire valant aussi pour les ouvrages politiques, ce n’est pas le choix qui manquait pour se mettre sous la dent quelque chose à critiquer : les innombrables chroniques d’une campagne que tout le monde a déjà envie d’oublier, les incalculables biographiques de Chirac qui ressemblent davantage à des nécrologies précoces, les dispensables ouvrages sur le péril islamo-fasciste à nos portes (celui de Lydia Guirous étant sans doute le plus savoureux), un intriguant livre de Yanis Varoufakis sur les coulisses de l’Eurogroupe (mais se coltiner 300 pages de récit sur la restructuration de la dette grecque demande quand même une certaine abnégation) et même le livre de Ségolène Royal que vous pouvez retrouver dans les plus sombres tréfonds des rayonnages de la Fnac, mais dont l’achat constitue un acte de charité. A la place, nous avons choisi un objet intriguant, une « enquête sociologique et dessinée » des Pinçon-Charlot sur l’installation d’un centre pour sans-abris aux abords du bois de Boulogne [1].

Les Pinçon-Charlot (composé de Monique Pinçon-Charlot et de Michel Pinçon) sont un couple de sociologues, anciens directeurs de recherche au CNRS et spécialistes de la grande richesse et de la grande bourgeoisie. Ils sont connus pour leurs analyses sans concession de leur objet d’étude, au point d’être souvent invités dans les médias pour diatriber contre notre Président bien-aimé, et d’avoir donné l’idée à Monique de se présenter dans la 13e circonscription des Hauts-de-Seine aux dernières législatives (avec le résultat peu convaincant de 4,01% des suffrages exprimés). « Sans concession » est une expression assez juste, tant le concept d’analyse neutre et objective peut paraître démodé en les écoutant, puisque les Pinçon-Charlot s’expriment essentiellement pour démolir les personnes qu’ils étudient (qui seront désignés tout le long du livre comme « les nantis »), tant et si bien qu’ils seraient tout aussi légitimes à écrire un ouvrage sur le masochisme. C’est donc forts de 30 ans d’expérience de la grande bourgeoisie qu’ils se sont alliés au dessinateur Étienne Lécroart pour ce nouvel opus sur leur terrain de prédilection, mêlant récits et bande-dessinée.

L’enquête des Pinçon-Charlot commence donc avec l’installation d’un centre pour sans abris qui a suscité beaucoup de remous chez les habitants du très huppé XVIe arrondissement, comme le montre la couverture où l’on peut voir deux nantis fuir une famille qui a davantage l’air de revenir de vacances à Montréal que d’un centre d’hébergement d’urgence, mais passons. Le premier chapitre est consacré à l’épisode du 14 mars 2016, où une réunion organisée par la mairie à destination des habitants du quartier avait tourné à la quasi-émeute et aux insultes pour Ian Brossat, adjoint d’Anne Hidalgo au logement (surnommé « Brossat-Caca » par les habitants) et Sophie Brocas, préfète de la région Île-de-France (surnommé « la salope » par les mêmes). Il s’agit sans doute du chapitre le plus intéressant, car c’est celui qui se rapproche le plus de l’objectif annoncé de l’ouvrage, avec des observations sociologiques de la réunion du 14 mars et des abords du chantier, et des entretiens avec une partie des acteurs concernés, malheureusement seulement ceux favorables au centre, alors que l’enquête porte justement sur ceux qui le rejette [2].

Les problèmes commencent malheureusement dès la fin du chapitre, avec des analyses à l’emporte-pièce mêlant généralisations, amalgames et militantisme déplacé (« Conditionnés par les médias dominants, les TF1 et les BFM, les classes populaires se trompent de colère ! Au lieu de s’en prendre aux milliardaires, ils se fourvoient dans la xénophobie, le racisme et le vote pour l’extrême-droite » [3]), voire quasiment tirées mot pour mot du programme du FN qu’ils dénoncent pourtant (« La dérégulation des marchés financiers, les délocalisations industrielles, l’immigration de masse, l’ouverture des frontières et le libre-échangisme sont les conséquences de la mondialisation des oligarchies pour leur seul profit et au détriment des classes populaires »). Le principal souci de cet ouvrage est qu’en réalité, les Pinçon-Charlot n’ont pas attendu l’épisode du 14 mars pour se faire leur opinion sur la grande bourgeoisie. Il ne s’agit donc pas d’une enquête sociologique, qui supposerait au contraire d’aller patiemment observer le terrain et interroger les acteurs, pour ensuite seulement interpréter ce que l’on a vu et valider ou invalider les hypothèses avec lesquelles on était venu sur le terrain.

Crédits : Rolland Quadrini/ KR Images Presse

Le couple de sociologues ne s’est intéressé à ce centre de sans-abris que parce qu’il leur permettait d’ajouter de l’eau à leur moulin. Certes, il aurait été étrange d’arriver à une conclusion totalement en rupture avec 30 années d’enquête sur le sujet, mais cette révolte grand-bourgeoise, qui aurait pourtant été un formidable sujet d’étude, n’apparaît ici que comme un prétexte. Ainsi, les chapitres suivants sont l’occasion de déballer les interprétations toutes faites du couple en long, en large et en travers, et même les « balades sociologiques » proposées dans le XVIe et le Bois de Boulogne (qui ressemblent davantage à un Guide Vert de la domination de classe) ne changent rien au fait que la superficialité règne en maîtresse sur cette fausse enquête sociologique aux contours mal définis. Les auteurs imposent des étiquettes et des catégories là où ils devraient les déconstruire, invoquent des phénomènes de prédation ou de néolibéralisation sans jamais les rattacher à des observations empiriques et se vautrent dans un manichéisme qui n’a rien à envier à ceux des nantis du XVIe, entre des riches hypocrites, égoïstes, cyniques, pervers et délinquants et des pauvres sympas comme tout mais continuellement accablés par le poids de la domination de classe (on vous laisse devinez de quel côté les auteurs se placent).

Le pire étant peut-être qu’on sent, derrière l’outrance, la gratuité et le caractère fondamentalement anti-sociologique des Pinçon-Charlot, qu’ils sont de très bons spécialistes de leur sujet. En creusant le vernis idéologique, on peut apercevoir des mécanismes de la grande bourgeoisie très bien analysés : le sentiment de posséder le Bois de Boulogne, la construction y compris physique de l’entre-soi, la solidarité des employés de maison avec leurs patrons, la peur d’une pauvreté qui pourrait leur rappeler l’origine de leur richesse et leur devoir de solidarité, la permanence de leur patrimoine contre la précarité de la misère, la reproduction sociale et la dissimulation des intérêts de classe. Mention spéciale également aux dessins, trop peu nombreux par rapport à un texte souvent pénible et dispensable, et généralement très parlants, bien trouvés et ironiques, en dépit de certaines lourdeurs et caricatures, particulièrement quand le couple est mis en scène (on notera la double page pas très classe où les Pinçon-Charlot font parler un sans-abris à leur place).

L’impression qui émerge de cette lecture est donc celle d’un grand gâchis face à un formidable objet d’étude. Les interprétations a priori et généralisations abusives des Pinçon-Charlot ont conduit à l’analyse bâclée d’une révolte bourgeoise qui amenait avec elle sa propre dénonciation : une présentation sobre du terrain aurait sans doute davantage mis en lumière le ridicule confinant au grotesque des rebelles du XVIe, l’hypocrisie de leurs arguments et la nécessité de l’installation de ce centre pour sans-abris. On ne pouvait pas attendre pire de la part d’une enquête sociologique. Mais sans doute pas mieux de la part des Pinçon-Charlot.

Scipion

[1] Panique dans le 16e ! Une enquête sociologique et dessinée d’Étienne Lécroart, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot aux Editions La ville brûle, septembre 2017, 16€.

[2] Les sociologues expliquent qu’ils se sont heurtés au silence des grands bourgeois du 16e : on suppose qu’étant donné leur expérience de la grande bourgeoisie, de leurs codes et de leurs préoccupations, les Pinçon-Charlot n’ont pas dû montrer beaucoup de bonne volonté.

[3] Sachant que les catégories populaires (PCS-, c’est-à-dire employés et ouvriers) se sont exprimées à 34% en faveur de Marine Le Pen au premier tour de l’élection de 2017 et que 24% des inscrits se sont abstenus, cela fait au total 26% des catégories populaires ayant effectivement voté pour Marine Le Pen (donc loin de la majorité et encore plus de l’unanimité). Par ailleurs, présenter les classes populaires comme essentiellement xénophobes et racistes démontre un mépris qui n’est pas plus souhaitable que celui des habitants du XVIe.

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