La méthode Blanquer pour une école à l’ancienne ?

Le visage du bonheur. Crédits : REUTERS/Charles Platiau pour RFI

A peine remis d’un scandale sur le choix d’un chant arabo-andalou pour le cours de musique d’un collège des Alpes-Maritimes – scandale de nature à nous faire sérieusement douter de la santé mentale de notre époque – Jean-Michel Blanquer remettait les pendules des écoles à l’heure avec trois propositions rappelant les priorités de son ministère : l’interdiction des portables à la cantine et dans la cour de récréation, la généralisation des chorales dans toutes les écoles primaires et collèges et la mise en place « d’unités laïcité » (sortes de « référents laïcité » en grappes). Ces annonces sont dans la droite lignée de la politique Blanquer, faite de petites idées « de bon sens » égrenées par-ci par-là en attendant les plus gros morceaux comme la réforme du baccalauréat.

Son « action », si on peut utiliser ce terme six mois après sa nomination, est saluée par une majorité de Français comme « pragmatique » dans un ministère qui vit au rythme des polémiques stupides et stériles sur les réunions non-mixtes de syndicats d’enseignants, l’écriture globale ou les accords de proximité, polémiques auxquelles le ministre ne se prive d’ailleurs pas de participer (non que ces débats soient stupides en eux-mêmes, contrairement à leur traitement politique et médiatique). Car l’école française est depuis de nombreuses années (si ce n’est depuis toujours) l’otage de conflits pseudo-idéologiques, partagée entre ceux qui dénoncent le « pédagogisme », cette politique fourre-tout qui transforme nos enfants en futurs étudiants libéraux déstructurés embouteillant les licences d’arts du spectacle, et ceux qui voient dans chaque signal envoyé en direction des anti-pédagogistes le signe annonciateur d’un virage pétainiste. En somme, un débat d’étiquettes plutôt que d’idées, qui nous fait soupçonner une corrélation négative entre la position dans le classement PISA et la stupidité des débats nationaux sur l’école [1].

Et au milieu de tout cela, il y Jean-Michel Blanquer. On l’a certes beaucoup qualifié de ministre de droite (puisque c’est important de le savoir, paraît-il, quand il s’agit de la rue de Grenelle), le sachant loué par toute la droite jusqu’à Marine Le Pen, mais gageons que c’est plutôt dû aux signaux envoyés en direction des « anti-pédagogistes » qu’à un véritable projet idéologique : ce n’est sans doute pas sous Blanquer que nous verrons la mise en place de l’uniforme pour tous, de la Marseillaise chantée tous les matins sous le drapeau, des exercices d’EPS façon marches prussiennes, du crucifix au-dessus du tableau et des coups de double-décimètre en fer sur les doigts. Jean-Michel (on appelait bien sa prédécesseure Najat) pratique à merveille la stratégie conseillée pour devenir un ministre de l’Éducation Nationale populaire : multiplier les annonces « de bon sens », celles auxquelles personne n’avait curieusement pensé avant ou osé les appliquer alors qu’elles mettent tout le monde d’accord, celles qui ne mangent pas de pain, tellement pas qu’elles restent très secondaires vis-à-vis des objectifs que se donne le ministère.

Une question qu’on ne se pose pas assez souvent. Source : psreuben.wordpress.com

Si on était taquin, on pourrait dire que pour un ministre « techno », il passe beaucoup de temps à caresser les parents-électeurs dans le sens du poil, à annoncer en catastrophe des mesures bouche-trou (la dictée quotidienne après l’annonce des mauvais résultats en lecture) et à masquer les sujets qui fâchent vraiment, ceux qu’on a promis mais qui sont susciteront plus que des haussements de sourcil circonspects (l’autonomie des établissements scolaires, au hasard). On peut cependant accorder deux points positifs à Jean-Michel : l’attention particulière sur le primaire, longtemps délaissé au profit de l’obsédant secondaire (avec notamment le dédoublement progressif des classes de ZEP), et une vraie volonté de réformer tous azimuts, quitte à ne pas prendre des mesures très utiles, ni très profondes, ni même très souhaitables (quand elles ne sont pas tout simplement déjà appliquées).

Jean-Michel présente le profil typique du fonctionnaire qui a passé de nombreuses années dans les hautes sphères de l’Éducation Nationale, à cultiver ses propres solutions en attendant patiemment de pouvoir véritablement les mettre en œuvre. Quitte peut-être à en oublier les objectifs concrets de son ministère, car une fois enlevées les mesurettes plus ou moins consensuelles ou les déclarations d’intention sur la méthode, on a un peu de mal à voir comment améliorer concrètement le niveau des élèves et surtout ceux des plus à la traîne grâce au projet Blanquer. Car la dictée quotidienne peut permettre d’inculquer certains mécanismes orthographiques mais ne relèvera pas significativement le niveau de lecture, la chorale obligatoire ne constitue pas une éducation à la musique mais simplement au chant (et même au chant choral) et les unités de la laïcité ne sont qu’une énième proposition (après la journée ou la charte de la laïcité) pour lutter contre un problème plus profond mais surtout loin d’être prioritaire ou de mettre en danger « l’école républicaine ». Paradoxal à l’ère de la gouvernance par les objectifs, les missions et les indicateurs.

L’interdiction du portable dans les établissements scolaires est à cet égard un exemple parlant. Si tout le monde reconnaît que le portable est nuisible en classe, son interdiction en-dehors des espaces de cours, en plus d’être difficilement applicable, n’est pas de nature à profiter concrètement à l’éducation des plus jeunes. A moins de proposer lors des moments de « pause » des activités plus intéressantes que l’utilisation du portable. Vaste programme qui s’avère peu vendeur quand on s’adresse davantage aux parents qu’aux élèves. Cette interdiction relève surtout d’une tendance bien française à vouloir lutter contre les évolutions de la société à travers l’école, alors que celle-ci est déjà chargée de corriger moult tares dont elle n’est pas responsable (inégalités sociales, manque de responsabilité des parents, etc.). Car il s’agit bien, pour le ministre, d’un « message de santé publique qui concerne les familles », puisqu’il est « bon [que les enfants] ne soient pas trop, voire pas du tout, devant les écrans avant l’âge de sept ans ».

Comme pour l’uniforme, on cherche à revenir à l’école des temps passés, ceux des bonnes vieilles valeurs retrouvées, au lieu de s’adapter aux temps nouveaux. On peine à croire que Jean-Michel sera celui qui ira à contre-courant de la tendance dominante qui considère l’école comme une bulle à l’écart de la société. Encore, s’il ne s’agissait que de reconnaître l’école comme un espace privilégié de la transmission du savoir, par définition indispensable et précieux, qu’il faut protéger des chicanes et des revendications politiques, religieuses et sociales. Mais on voit trop souvent l’école comme une bulle intemporelle et sacrée, qui ne peut être entachée par aucune référence à ce qui se passe en dehors de ses murs, par aucun signe ou objet de la société dans laquelle vivent les élèves, par aucun mot sur ses problématiques, républicanisme oblige.

Mieux qu’un trailer de Star Wars

En parlant de réformes superficielles, on pourrait toucher un mot du remplacement d’APB par Parcoursup, même si la responsabilité en incombe plutôt à Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur. Il a suffi d’une polémique sur un nombre certes importants de candidats sans affectation début juillet (87.000) pour signer la fin du système APB au profit du brouillon Parcoursup, proposant 10 choix (non classés) au lieu de 24 et introduisant une forme fadasse de sélection [2]. Comme l’a écrit Cédric Villani, ce n’est pourtant pas l’algorithme mais l’Etat qui est en cause derrière cet échec : en supprimant l’algorithme, on passe sous silence les problèmes de transparence et de pilotage de celui-ci, tout en rallongeant et en alourdissant considérablement la procédure (puisque des humains devront faire ce que les ordinateurs faisaient jusqu’à présent). La pseudo-sélection permet de passer sous silence les problèmes de places (et même tout simplement de budget), tout en ne questionnant pas le choix de l’université comme alpha et oméga (c’est-à-dire comme modèle par défaut) de l’enseignement supérieur. Ou comment fournir une solution express sans être ni concret, ni réaliste, ni ambitieux.

Pour en revenir au ministère de l’Éducation Nationale, on attend encore impatiemment les solutions proposées sur la formation et les salaires des enseignants, l’attractivité des concours, la stagnation et les inégalités croissantes dans le niveau des élèves, l’orientation en adéquation avec les capacités et les perspectives d’avenir de ceux-ci, et tous ces sujets fondamentaux qui nous semblent pourtant moins importants que la présence de Jeanne d’Arc dans les programmes d’Histoire. Tendance toujours bien française à s’intéresser davantage à ce que les professeurs vont enseigner (à contre-courant des velléités d’autonomisation et de décentralisation) qu’aux conditions dans lesquelles ils vont pouvoir le faire. Plutôt que des mesures de bric et de broc sur tous les sujets médiatiques, à quand un débat national sur la manière d’assurer la réussite de chaque élève à chaque étape de sa scolarité ? Il était pourtant écrit dans le programme d’Emmanuel Macron que « notre principal objectif, celui qui doit présider à toute décision, c’est avant tout la réussite et l’épanouissement de chaque élève ». Ce n’est pourtant pas compliqué, il suffit de savoir lire.

Scipion

[1] Non pas que les deux camps puissent être mis sur un pied d’égalité : les « anti-pédagogistes », si on peut les appeler comme ça, sont sans aucun doute les plus prompts à crier au scandale pour un rien et de la manière la moins réfléchie possible (d’autant plus que le pédagogisme constitue une catégorie très large dans leur imaginaire), mais ils ont marqué le débat public sur l’éducation d’une telle empreinte qu’ils ont fini par radicaliser ceux qui ne se reconnaissent pas dans leurs critiques et qui défendent donc malgré eux un pédagogisme qui n’a sans doute pas grande réalité.

[2] Pour être plus précis sur ce vaste sujet, la polémique sur les non-affectations (qui a d’ailleurs surtout porté sur les élèves « méritants » du bac général, nonobstant la majorité de candidats déçus issus d’un bac professionnel) s’est focalisée sur d’hypothétiques problèmes de l’algorithme APB. Celui-ci, basé sur l’algorithme de Gale-Shapley créé pour résoudre le problème dit des « mariages stables », n’introduit cependant pas a priori d’arbitraire. Les bacheliers déçus l’ont donc été en raison de la nature de leurs vœux, trop ambitieux et/ou limités à des filières implicitement ou explicitement sélectives. Plutôt que d’ouvrir le débat sur le nombre de places dans l’enseignement supérieur (y compris les BTS et DUT) et sur l’orientation parfois hasardeuse ou peu judicieuse des candidats, le choix a été fait de bazarder l’algorithme, bouc émissaire du passage au supérieur et « d’humaniser la procédure », c’est-à-dire de l’allonger considérablement. Il a également fallu introduire l’idée de prérequis pour pouvoir recaler temporairement les candidats des filières en tension, tout en ne proposant pour lutter contre l’échec à la fac que de vagues remises à niveau. Sans se demander si tous les étudiants en fac sont vraiment adaptés à ce système qui demande malgré les idées reçues implication et autonomie.

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