Génération « J’ai le droit » de Barbara Lefebvre [critique]

Génération « j’ai le droit » : La faillite de notre éducation [1] est paradoxalement un ouvrage résolument moderne. En nous expliquant en long, en large et en travers comment la modernité a tué l’école publique, Barbara Lefebvre s’inscrit dans la très médiatique lignée des essayistes atteints de polonyte aiguë, et dont l’auditoire coléreux n’est jamais aussi content que quand arrive un nouvel enseignant pour cracher sur ses gauchistes de collègues. Pour situer l’auteure, Barbara Lefebvre est enseignante d’Histoire-Géographie depuis 1998, fut quelques années membre du Haut Conseil à l’Intégration et a écrit ou co-écrit une demi-douzaine de livres sur l’école et « les problèmes d’intégration » (pour le dire pudiquement). S’étant faite connaître en 2002 pour sa contribution aux Territoires perdus de la République, elle a également participé à L’Emission politique sur Emmanuel Macron où elle a été sujette à une polémique sur sa proximité avec la campagne de François Fillon.

La thèse de son dernier ouvrage est qu’au sein de la société et particulièrement à l’école, les devoirs de l’élève, l’autorité institutionnelle et le souci du bien commun ont été effacés au profit des revendications individuelles et communautaires qui menacent l’unité du « corps social ». Le refus du « déplacement d’identité » de l’enfant de sa famille et de son milieu culturel vers la nation, dans un contexte de déstructuration des liens familiaux traditionnels, ferait de l’école la matrice de la perte d’identité commune en France. Et puisque, comme diraient les pédagos dingos, un exemple tout en insinuations vaut mieux qu’un long discours pour illustrer tant le fond que la forme de l’ouvrage, voici un extrait de l’introduction :

« Ceux qui nous jettent à la figure ‘leurs droits’ pour se dérober à leurs devoirs refusent l’homogénéisation portée par l’égalité dans une république laïque. Ils refusent l’universalisme de la liberté démocratique occidentale. L’impératif égalitaire de la démocratie moderne occidentale qui a voulu abolir tous liens hiérarchiques aura finalement conduit à l’expression des revendications les plus profondément inégalitaires et liberticides, parce que portées par des individus qui ne regardent plus leurs concitoyens comme des égaux en droit, qui ne se sentent pas une commune appartenance avec eux. Les militants ‘racisés’, les néoféministes indigénistes et leurs alliés politiques d’extrême-gauche ressemblent aux aristocrates décrits par Tocqueville : ils ne voient ‘leurs semblables que dans les membres de leur caste’. Ce n’est donc pas seulement la fin du lien social qui marque notre époque, c’est bien la fin du lien national » (pp. 12-13).

Comme l’illustre ce passage, l’un des principaux problèmes de l’ouvrage est sa capacité à aligner les généralités avec une appréciation très légère de ce qu’est une démonstration. Dans les quatre premiers chapitres, traitant aussi bien des parents d’élèves et de la baisse du niveau que des méthodes d’enseignement et du socle commun, Barbara Lefebvre enchaîne les affirmations sans preuves, chiffres ou sources, parle de « principes », « valeurs » perdues sans expliquer lesquelles, de « professeurs qui tirent la sonnette d’alarme depuis deux décennies » sans donner de noms, s’invente des arguments à contrer, ressasse cent fois les mêmes idées, s’emmêle les pinceaux sur le moment supposé où l’école a commencé à dériver, traite de sujets qu’elle ne connaît a priori pas et fonde ses démonstrations sur des éléments anecdotiques glanés çà et là, et sur des comparaisons plus que douteuses. A défaut de se baser sur des études sérieuses (tout au plus mentionne-t-elle « diverses enquêtes »), l’auteure appuie son tableau d’une école en ruine sur des anecdotes personnelles, des sondages (puisque si l’opinion publique a toujours raison) et des citations d’écrivains : Shakespeare, Flaubert, Hugo, Arendt, Camus (Albert et Renaud), Houellebecq et surtout Péguy, dont les intellectuels français ne finissent plus de se disputer le cadavre.

En réalité, Barbara Lefebvre consacre la plus grande partie de son livre à dénoncer les changements théoriques de l’Education Nationale (ce qui est voulu par le ministère, les syndicaux, les pédagogues), sans jamais se demander leurs effets réels sur les pratiques quotidiennes des établissements scolaires, et en reconnaissant parfois même que ces nouvelles orientations ne sont pas appliquées par les enseignants. Dès lors, de quoi se plaint-elle ? De même, on peine à voir les liens qu’entretient la thèse de son introduction sur la domination écrasante de l’individualisme avec les thèmes développés par la suite (illettrisme, égalité des chances, récit national, etc.). Le seul exemple de conséquence concrète de cette génération « j’ai le droit » est – vous l’aurez peut-être deviné – celui des mères d’élèves voilées qui souhaitent accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, et qui ont bien sûr toutes lu Bourdieu pour remettre en cause le système autoritaire de reproduction scolaire bourgeoise. Et cela sans compter les allusions sans grand rapport avec l’école au référendum de 2005, à la consommation de drogue chez les jeunes, aux réseaux sociaux, à l’Etat-Providence et bien sûr à la PMA (droit à l’enfant, tout ça …).

En résumé, Barbara Lefebvre traite de tous les sujets, dans tous les sens, et de manière assez désagréable, voire gratuitement méchante. L’intégralité du livre est parsemé d’attaques paranoïaques contre les supposés responsables de la faillite de l’école française, à savoir dans le désordre (de toute façon, ils sont interchangeables) : les « pédagauchistes », les déconstructeurs freudo-marxistes, les progressistes, les formateurs IUFM, les syndicalistes d’extrême-gauche, la Commission européenne, les lobbies idéologiques, les penseurs de la French Theory, l’Université des sciences sociales, le ministère et ses corps constitués, les universitaires militants, la gauche radicale américaine, Giscard, Jospin, les pédagos connectés, les idéo-sociologues ou les juristes d’associations politico-religieuses. Quant à savoir ce qu’on peut leur imputer, c’est bien simple : l’ultralibéralisme, le relativisme libertaire, l’idéologie maquillée en intellectualisme, la réforme du collège, les maths modernes, la méthode globale ou semi-globale, le jeunisme soixante-huitard, la famille post-moderne, la pédagogie socioconstructiviste des années 70-80, le minotaure libéro-libertaire, le transhumanisme, la linguistique, le structuralisme, le charabia multiculturaliste et antiraciste, le changisme, le bougisme et le néomatérialisme historique vaguement marxiste. Le tout étant évidemment arrosé d’un lexique tout en modération et en souplesse pour qualifier ses adversaires : « bien-pensants », « mère-la-morale », « moraline », « doxa », « nomenklatura intellectuelle », « intelligentsia », « Sainte Alliance », « sainte mission », « petits soldats », « guérilleros », « épuration », « mise sous tutelle », « ambition hégémonique », « idéologues au service de la Vérité », « catéchisme de la contrition occidentale », sans oublier la fameuse « nouvelle religion économico-pédagogique du numérique ».

Peut-être cette chaleureuse liste l’aura-t-elle fait remarquer, mais Barbara Lefebvre possède une légère tendance à analyser la situation actuelle de l’école à travers une grille de lecture idéologique, le même groupe indéfini de méchants gauchistes étant responsables de l’intégralité des problèmes éducatifs, puisqu’ils profitent de leur pouvoir pour instiller leur idéologie – le propre des idéologies étant de voir de l’idéologie partout. Pour reprendre un exemple déjà évoqué, les mères voilées en arrivent à mettre en danger la République en invoquant leur « droit » à accompagner leur enfant parce que les gauchistes leur ont appris à qu’elles étaient victimes de l’oppression de l’Etat français, et non parce qu’il s’agit d’une réaction assez spontanée quand on vous refuse quelque chose sans raison légitime. Le paradoxe de ce livre, c’est qu’il se veut construit à partir d’une expérience personnelle mais qu’il se base plutôt sur l’exagération, les généralités et l’analyse idéologique « hors-sol ». L’auteure devrait être témoin de l’époque et s’exprime finalement comme une politicienne.

En usant d’un ton aussi vigoureux et d’attaques aussi virulentes, Barbara Lefebvre s’attend évidemment à être catégorisée par lesdits gauchistes comme infréquentable et dénonce donc par anticipation ceux qui voudront la réduire au silence avec les qualificatif de « conservatrice », « réactionnaire », « décliniste » voire « raciste ». Il n’en reste pas moins qu’en rejetant non seulement les changements advenus à l’école, mais également ceux de la société tout entière (par exemple avec le numérique) depuis plusieurs décennies, elle se montre bel et bien conservatrice. Quand elle fantasme un passé imaginaire où l’école venait tirer le petit peuple jusqu’à l’élite, quand elle demeure obsédée par les bouleversements des années 70 ou quand elle pense la société du XXIe siècle à l’aune de celle du XIXe, comment ne pas la qualifier de « réac » [2] ? Et quand elle use de la rhétorique typiquement lepéniste du « déracinement culturel » des élèves français, développe une vision homogène et harmonieuse d’un corps social menacé par la mondialisation et parle de « l’hégémonie du capitalisme financier et de ‘l’économisme global’ comme seul horizon identitaire » (p. 25), comment ne pas y voir, de manière purement factuelle, un discours proche de celui du Front National ?

Buigny-lès-Gamaches (Somme) vers 1910. Au                    Musée, l’exposition permanente fait la part belle à
                    cette école de la IIIe République.

Crédits : MUSEE NATIONAL DE L’ÉDUCATION / INRP ROUEN. Source : la-croix.com

L’auteure apparaît tellement caricaturale des professeurs nostalgiques de l’ancien temps que n’importe quel plumitif familier de ce discours conservateur pourrait avoir écrit son livre à sa place. Elle s’y lamente par exemple qu’on n’apprenne plus aujourd’hui l’imparfait du subjonctif (que personne n’utilise à part Nicolas Sarkozy), que seule une élite restreinte lise encore Proust, Colette et « les aventures raffinées de Madame de Chartres » dans La Princesse de Clèves, qu’on ne sache plus situer le plateau de la Limagne et qu’on n’emmène pas les jeunes de banlieue à l’opéra, sans s’interroger sur le lien entre cette sacralisation du savoir classique et le peu d’entrain que les jeunes ont à l’apprivoiser. Tout se passe comme si elle attendait des satisfecits de la part de ses lecteurs pour avoir été de son temps une élève studieuse qui aimait « la grande littérature intemporelle, universelle » et pour être aujourd’hui une mère modèle qui apprend à sa fille à lire avant le CP (true fact) et une professeure opiniâtre qui passe les intégrales d’Apostrophes en classe à ses élèves. La même professeure qui se lamente sur la baisse de niveau tout en expliquant qu’on en fait déjà beaucoup trop pour les demeurés du fond de la classe dont on sait déjà depuis le CP qu’ils sont condamnés à échouer faute de talent (si, si).

Mais il faut lire plus en détail les derniers chapitres pour constater les problèmes, et même les dangers plus profonds qui habitent cette pensée. Le chapitre 5 est consacré au traitement de l’Histoire à l’école. L’enseignante estime que contrairement à l’Histoire universitaire, qui avec ses hypothèses subversives, est devenue « une discipline aride, parfois suffisante, cultivant le relativisme aux dépens de l’Histoire de France qui devait cesser d’être appréhendée sous l’angle étroit, voire dangereux, de la nation » (p. 135), l’Histoire scolaire devrait avant tout transmettre « des savoirs culturels solides qui fondent une identité française commune » (p. 134), tel que le font les « résistants » Deutsch, Bern ou Ferrand. Rendons grâce à Madame Lefebvre qui explique aux historiens ce sur quoi ils ont le droit de travailler et comment faire de la bonne Histoire au service de la France éternelle. Elle souhaite une Histoire avec une seule approche, un seul propos, un seul but : construire la nation ; tous ceux qui ne suivent pas cet objectif en sont les ennemis. Mais ce qui a été reproché par la suite à l’Histoire officielle, à l’Histoire scolaire et universitaire du XIXe siècle, au moment de la construction d’un attachement citoyen à la Nation et à la République, c’est de se nourrir et d’entretenir des mythes au service des institutions (ceux des grands personnages, des héros, des grandes batailles, etc.).

Or pour l’auteure, on ne peut aujourd’hui toujours pas faire d’Histoire qui ne soit ni récit historique, ni mémoire (puisqu’Hérodote faisait comme ça, pourquoi changer ?). A l’exception près que nous sommes dans une époque où les individus sont massivement éduqués, informés et jouent leur rôle démocratique de manière bien plus active. Qu’on enseigne aux élèves des bases communes, soit, c’est la définition même des programmes scolaires, mais faut-il considérer qu’ils seront des enfants toute leur vie, biberonnés à une mythologie nationale qui garantira une identité française primordiale ? Les élèves sont avant tout de futurs citoyens, qui devront avoir appris à l’école les savoirs historiques suffisants pour décrypter les évolutions des sociétés, ainsi que la capacité à emmagasiner de nouveaux savoirs de manière critique. Il est d’autant plus injuste aujourd’hui de réserver l’Histoire capable de traiter de tous les sujets de manière critique aux seuls historiens, et aux élèves une « Histoire des Français » infantilisante. On ne construit pas la Nation en formatant ses futurs membres, et Barbara Lefebvre s’insurge bien trop contre la « démocratie moutonnière » pour ne pas y voir là un paradoxe.

Le chapitre 6, intitulé « ‘J’ai le droit’ en zones de non-droit » est construit assez logiquement sur le modèle des Territoires perdus de la République [3]. A partir de thématiques sérieuses et d’anecdotes inquiétantes sur l’insuccès des valeurs de tolérance et de vivre-ensemble chez certains élèves, le chapitre dépeint sans souci de la preuve les quartiers populaires comme des territoires sous l’emprise de l’islamisme, phénomène sans nuance qui vient occulter les problématiques socioéconomiques et qui demande une réponse sécuritaire et judiciaire paradoxale pour une enseignante. Au mieux, Barbara Lefebvre montre de l’indifférence vis-à-vis de ces petits musulmans (puisqu’il faut bien lâcher le mot) qui ne foutent rien à l’école et qui se sentent supérieurs aux Français du cru alors qu’on a arrosé leur quartier d’argent pendant des décennies. Il peut aussi s’agir de paternalisme à l’égard des classes populaires et des enfants d’immigrés qu’elle prétend défendre (« Pourquoi mépriser les enfants des classes populaires en leur déniant l’effort d’entrer dans les grands textes qui ont fait notre civilisation ? On ne s’y prendrait pas mieux pour éviter qu’ils ne s’enracinent dans une identité française », p. 81). Mais, à force d’explications ethnoculturelles, ce chapitre n’est évidemment pas exempt de discours essentialisant, amalgamant et stigmatisant à propos des élèves de banlieue, ce même genre de discours qui peut inciter ces élèves à prendre en grippe les institutions hostiles et à trouver refuge dans des discours aux apparences plus protectrices. Petit florilège pour la gloire :

« Légitimés par les penseurs de l’indigénisme postcolonial et leurs idiots utiles, ces élèves demain citoyens sont porteurs d’une dynamique destructrice du lien social et national » (p. 177).

« Pourquoi [à la sortie des Territoires perdus] excusait-on ceux qui deviendraient finalement les bourreaux d’Ilan Halimi, de Charlie Hebdo ou du père Hamel ? » (p. 180).

« Cette judéophobie [musulmane] a des racines théologiques. Elle a une histoire, un projet, une expression distincte de l’antisémitisme occidental. […] Penser l’antijudaïsme islamique impose de s’intéresser historiquement aux relations que les musulmans eurent dès les origines de l’islam avec les Juifs. Cela a déterminé leur vision de ce peuple et fixé la façon dont les conquérants musulmans allaient traiter tous les peuples conquis » (pp. 183-184).

« Les défenseurs de ‘l’islam de paix’ ignorent que l’inconscient musulman à l’égard du peuple juif s’est construit au fil des siècles sur sa représentation de falsificateur de la parole divine. […] Renvoyant dos à dos Juifs et Arabes de France pendant presque vingt ans, on avait effacé le statut de victimes des premiers et d’agresseurs des seconds » (pp. 186-187).

Source : lekiosqueauxcanards.com. Image du documentaire Profs en territoires perdus de la Républiques de Georges Benayoun

Après ces nombreux passages pénibles sur le déracinement dans la culture individualiste, communautariste et globalisée, les affirmations générales sans fondements, les éléments de preuve fantaisistes, la haine jetée au visage du lecteur contre des ennemis imaginaires et les dégoulinures paranoïaques, on serait tenté de catégoriser Barbara Lefebvre dans la catégorie « enseignante réac » et de donner son livre au compost. Mais c’était sans compter le chapitre 7, intitulé « L’école inclusive n’existe pas ». On imagine a priori une attaque pas très maligne contre l’écriture inclusive (qui ne manque pas d’arriver), mais ce chapitre traite surtout de la place des enfants handicapés dans l’école d’aujourd’hui. Car Barbara Lefebvre est aussi depuis quelques années enseignante spécialisée dans les troubles du spectre autistique, travaille en ULIS et s’indigne avec force et conviction de la situation de ces dizaines de milliers d’élèves déconsidérés par certains professeurs, certains parents et surtout par l’Education Nationale, et qui n’ont que rarement la chance de suivre une scolarité en milieu ordinaire.

« La présence des enfants handicapés dans la classe ordinaire est relativement récente au regard de l’histoire scolaire républicaine. La France a pris un retard considérable dans la scolarisation et la prise en compte de la dignité de ces enfants, en particulier ceux qui souffrent de handicaps invisibles comme les troubles des fonctions cognitives ou les troubles psychiques, soit près de 7 enfants handicapés sur 10 ! » (p. 221).

Evidemment, on regrettera la mise en regard plus que douteuse des enfants handicapés qu’on laisse de côté alors qu’ils n’ont pas fait le choix de leur handicap, et des enfants avec des « référentiels culturels avec plus ou moins de compatibilité avec la culture majoritaire » (p. 213) à qui on accorde tout car les parents se permettent tout, alors qu’ils peuvent faire le choix de « s’intégrer ». Reste que ce chapitre fait infiniment plus « vrai » que les précédents, car on y parle de situations concrètes de manière précise, car la haine de l’idéologie fantasmée laisse place à la dénonciation de l’injustice vécue, car le ton y est toujours dur mais enfin juste, car la colère est enfin intelligente et donc audible.

C’est ce chapitre qui nous fait qualifier l’ouvrage de « navrant ». Pas seulement au sens de « lamentable », mais aussi parce qu’on en ressort profondément navré que cette professeure idéaliste, passionnée de littérature et d’histoire françaises et armée des meilleurs sentiments du monde, ait – inévitablement, aurait-on envie de dire – si mal vécu sa confrontation avec le monde des élèves (elle se dit dès le départ une « enseignante condamnée », p. 29, car elle se pensait « représentant[e] de la culture et de l’humanité pour le bien du peuple », p. 138). Navré aussi que ces passions – positives ou négatives – soient mises au service d’un commerce politique si dramatiquement haineux et aux conséquences préjudiciables. On ne conseillera évidemment pas de faire l’acquisition de l’ouvrage, qui livre un constat incommensurablement biaisé et parfois odieux de l’état de l’école en France, mais on peut tout de même se demander comment on en est arrivé là. A tant de déception et de rancœur chez certains enseignants, à tant de haine sur une question qui devrait rassembler, à un débat aussi clivé et donc aussi bloqué sur les problèmes de l’école et surtout sur ses causes. Si la critique du « pédagauchisme » et les divers règlements de compte avec les parents d’élèves emmerdeurs, les collègues incompétents et les inspecteurs méprisants ne mérite sans doute pas plus d’attention, on peut regretter avec ce livre que certains responsables et « influenceurs » de l’Education Nationale ne sachent pas entendre la réalité du malaise derrière la fausseté de l’idéologie, le besoin de réponse derrière le refus du débat, le cri de douleur derrière le cri de colère.

Scipion

[1] Barbara Lefebvre, Génération « j’ai le droit » : la faillite de notre éducation, Albin Michel, 17 janvier 2018, 240 pages, 18€.

[2] Un petit bonus, page 132, à propos de l’enseignement de la littérature : « Toutes les réformes ont cherché à transformer l’étude de la littérature en activité technique ‘selon une démarche inductive’ de l’élève, comme le précisent les programmes de 1997. Qui peut imaginer que cela cultivera le goût de lire chez nos élèves sous l’emprise des images, du ronronnement publicitaire et du signal sonore annonçant la réception du millième texto de la journée ».

[3] Publié en 2002 sous la direction de l’historien de l’antisémitisme Georges Bensoussan, Les Territoires perdus de la République entend analyser la montée de l’antisémitisme, du racisme et du sexisme dans les banlieues françaises. Si les sujets traités sont importants et que le livre semble décrire un phénomène effectivement inquiétant, il insiste de manière tellement vindicative sur une culture banlieusarde essentialisée où tous les jeunes de banlieue seraient des menaces potentielles pour les juifs, qu’il ne fait que livrer une vision stigmatisante et quasi-haineuse de son sujet.

 

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