Les salauds de l’Europe de Jean Quatremer [critique]

Jean Quatremer n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, le plus eurosceptique des journalistes français. En publiant un livre titré Les salauds de l’Europe : guide à l’usage des eurosceptiques [1], on pouvait légitimement s’attendre à un éloge exalté en faveur de l’Union Européenne de la part de celui qui couvre l’actualité européenne depuis 1990 pour Libération. Pourtant, sur son blog Coulisses de Bruxelles, Quatremer n’y va généralement pas de main-morte pour critiquer la médiocrité des institutions européennes et des hommes et femmes politiques qui font souvent tout pour que le rêve européenne tombe en désuétude. Il a également participé à la révélation de plusieurs scandales européens, comme les emplois fictifs d’Edith Cresson, l’affaire Orphacol, ou plus récemment la nomination de Martin Selmayr, sur un ton souvent très engagé. Qu’on soit europhile, eurosceptique ou europhobe, force est a minima de reconnaître qu’il est un des meilleurs spécialistes médiatiques français sur le sujet, et qu’à ce titre, sa parole sur l’état de l’Union mérite d’être entendue [2].

Son essai commence habilement par un « chapitre zéro », intitulé « L’Europe, cet astre mort » où le journaliste reprend à son compte toutes les critiques qui peuvent être adressées à l’Union Européenne, avec un ton polémique sans être exagéré qui montre qu’il prend au sérieux ces critiques et entend y répondre aussi objectivement que possible. Il reconnaît par la suite que certaines de ces critiques sont fondées et d’autres non, car « c’est bien là le problème : l’euroscepticisme prend sa source dans ces demi-vérités et dans l’absence de mise en perspective ». L’habileté de la démarche tient au fait que Quatremer souhaite répondre aux eurosceptiques sur son propre terrain, celui des faits, et non sur les habituelles querelles théoriques ou prospectives.

Là où beaucoup s’échinent à répondre de manière juridique aux souverainistes qui citent tel article de la constitution européenne (le TFUE) pour justifier de telle infamie des institutions européennes, l’auteur aborde celles-ci de manière plus sociologique et politologique, en étudiant les pouvoirs réels et les compétences effectives de chaque acteur européen. Les salauds de l’Europe remplit une mission de démystification d’autant plus bienvenue que les eurosceptiques donnent une image impénétrable et mystérieuse des institutions européennes, conférant un caractère magique, mystérieux et donc monolithique à cette « Bruxelles » qui s’arrogerait toujours plus de pouvoir dans une optique quasi-totalitaire. Or, quand Quatremer démontre que c’est le Conseil européen, c’est-à-dire le comité réunissant les chefs des exécutifs européens, qui décide seul de valider ou de bloquer les réformes majeures de l’UE, on comprend bien qu’ils sont largement responsables des orientations de l’Union, qu’elles soient libérales, technocratiques ou simplement immobilistes.

Analyser les institutions européennes de manière sociologique permet de comprendre comment les rapports de pouvoir concrets créent les dysfonctionnements de l’UE, et donc comment on peut les régler au lieu de jeter le bébé avec l’eau du bain. On retiendra notamment l’analyse très fine de l’eurocratie du chapitre 5 qui reprend la critique « La Commission est technocratique et hors-sol ». Quatremer reconnaît que les bureaucrates européens sont largement et de plus en plus déconnecté des problèmes des citoyens européens et tendent à techniciser le fonctionnement de l’UE, ce qui est à mettre sur le compte de la dépolitisation de la Commission européenne, et ce pour trois raisons : 1° Les commissaires sont désignés par les Etats, qui n’ont pas tellement envie de voir les institutions fédérales s’autonomiser ; 2° Les commissaires sont juridiquement incompétents et tendent à s’entourer de conseiller venant de la bureaucratie (et y retournant par la suite, ce qui les rend d’autant plus dépendants) ; 3° Les bureaucrates sont recrutés par l’Europe dès le plus jeune âge et pour leurs compétences managériales, non pour leur attachement à l’idéal européen (ils n’ont donc pas de réflexes politiques et préfèrent des solutions techniques toutes faites et généralement inadaptées à la réalité). Il est donc paradoxal par exemple que le Rassemblement National (ex-FN), qui promeut sur le plan national un assujettissement de la bureaucratie au pouvoir politique, propose de faire table rase de l’Europe plutôt que d’en changer le fonctionnement.

Crédits : Mix et Remix pour L’Hebdo (Lausanne)

Selon Quatremer, outre ces problèmes de fonctionnement interne qui empêchent l’émergence de réflexes politiques caractéristiques des systèmes représentatifs (qui prennent en compte l’opinion publique), la principale limite de l’Union Européenne dans sa forme actuelle demeure le rôle détenu par les Etats souverains. Ceux-ci, contrairement à une croyance répandue par les eurosceptiques, rechignent nettement à abandonner certaines compétences, et donc une partie de leur souveraineté au niveau supranational que représente l’Union. Leur incapacité à se penser comme les parties d’un tout continental – représentée notamment par le refus de listes transnationales pour les élections européennes – leur interdit d’imaginer les bénéfices qu’ils pourraient retirer d’une action véritablement fédérale, d’où les nombreux manques en ce qui concerne par exemple le contrôle des frontières ou la création de champions industriels européens. Il est bien plus pratique pour les Etats de déléguer les sujets les plus délicats à l’UE sans lui donner les moyens concrets de les gérer, quitte à blâmer cette dernière à la moindre occasion, tout en se réservant les compétences les plus profitables pour leur image (ce qui est très bien décrit dans les chapitres 2 et 7 intitulés « L’Europe, c’est l’UERSS » et « L’Europe se mêle de tout »).

Le tableau dépeint par Quatremer est trop touffu pour que l’on puisse citer tous les aspects qu’il aborde. On retiendra cependant deux traits un peu plus contestables de l’ouvrage. Le premier concerne ses considérations démocratiques, parfois douteuses, quand elles ne sont pas confuses. Le journaliste dénonce ainsi les prétentions de certains politiciens à faire des référendums à tout va sur l’Union Européenne et défend la manière élitaire dont elle a été initialement construite (se félicitant même que certains pères fondateurs aient contourné les instances représentatives de leur pays). S’il est incontestable que le peuple et ses représentants n’ont pas toujours raison (si tant est qu’il existe des vérités absolues en politique), le déficit démocratique qui caractérise l’Europe, ou tout du moins son image au sein des électorats européens, est un problème majeur qu’on ne peut se contenter de minimiser. Si on peut contester la pertinence de la logique plébiscitaire qui prévaut en France par rapport à la logique de fragmentation du pouvoir qui prévaut par exemple en Allemagne, la repolitisation de l’Union Européenne et donc son meilleur fonctionnement passent nécessairement par une amélioration de sa légitimité démocratique (sachant que Jean Quatremer ne nie pas non plus cette affirmation). La deuxième critique concerne ses considérations économiques : si ce dernier n’est vraisemblablement pas un libéral tout feu tout flammes, ses analyses sur le modèle économique à suivre paraissent parfois taillées à l’emporte-pièces et sa critique des anti-libéraux (dont nous ne disons pas qu’ils ont raison sur le fond) relève davantage de la croyance que de la preuve par rapport aux autres aspects du livre. Reste que le chapitre 8 sur le supposé ultralibéralisme de l’UE demeure très solide et bien nuancé.

Crédits : Kal pour The Economist

Les salauds de l’Europe est donc un livre intelligent qui, en s’appuyant sur des démonstrations concrètes, fournit en coin des solutions pour répondre aux problèmes de la construction européenne. Là où le débat français reste figé sur la question de la sortie de l’Union, en opposant incidemment une Europe parfaite à une Europe invivable, Quatremer fournit une critique de l’UE d’autant plus crédible qu’elle vient d’un des journalistes les plus pro-européens. Parce qu’il ne faut pas oublier l’idéal européen derrière ses constructions boiteuses, il pose en creux la question de l’avenir de la France en tant qu’Etat souverain et assume de dire que la France ne sera pas dissoute, et même se portera mieux que jamais en déléguant une partie de ses prérogatives à un niveau supérieur dont elle demeure une composante essentielle. Il rejette dans un même mouvement les coups de menton politiciens en faveur du Frexit et les illusions d’une refonte radicale des traités européens, sachant que la maturation de l’Europe est un processus long et fastidieux. D’où sa déception face à l’inaction des dirigeants européens actuels (p. 297) :

L’époque où François Mitterrand, Helmut Kohl et Jacques Delors ont imaginé et imposé l’euro est pour l’instant révolue : le temps des comptables est venu. Mais la médiocrité du personnel politique n’est pas la seule responsable de l’état de l’Union. Le bricolage est inscrit dans l’ADN européen tout simplement parce que ce sont des Etats, souvent millénaires, qui sont à la manœuvre, et non un « peuple européen » qui n’existe pas – ou pas encore – en tant que corps constitué. Il est facile de rêver d’une Europe parfaite ou d’une France parfaite, seule dans son coin, mais infiniment plus difficile de la réaliser, les réalités nationales, historiques, politiques, diplomatiques ne pouvant être balayées d’un revers de la main. L’histoire de la construction communautaire a montré que chacun a dû faire des compromis et a parfois joué, pour des raisons d’intérêt national, contre ses convictions profondes.

Avant toute réforme de l’Union Européenne ou de ses normes, c’est un changement d’état d’esprit qu’il faut opérer tant chez les citoyens européens que chez leurs dirigeants. Un changement qui, sans rendre obsolète les Etats-nations, doit au contraire leur trouver une place nouvelle dans la mondialisation, en coopération avec les organisations inter et supranationales. Pour cela, il faudra un courage politique pro-européen qui paraît aujourd’hui bien rare. Entre la France insoumise se perd entre des plans A, B ou C plus qu’hypothétiques, Les Républicains qui s’embourbent dans leur semi-scepticisme, La République En Marche qui se veut le premier défenseur de l’Europe sans parvenir à ressusciter le rêve européen et des écologistes et socialistes inaudibles, l’Union semble davantage condamnée par l’égoïsme et la lâcheté des politiciens bien de chez nous que par les rêves bien innocents de ceux qui croient encore à l’entente et à la coopération entre les peuples européens.

Scipion

[1] Jean Quatremer, Les salauds de l’Europe : guide à l’usage des eurosceptiques, Calmann-Lévy, 2017, 324 pages,17,50€

[2] On peut également conseiller le visionnage du débat qu’il a modéré à Sciences Po au lendemain du Brexit entre Sylvie Goulard, Daniel Cohn-Bendit et Emmanuel Macron, débat passionnant à défaut d’être contradictoire.

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