Peut-on encore parler race et racisme dans la France d’aujourd’hui ?

Nicolas Sarkozy à la cité des 4000 (La Courneuve) le 29 juin 2005. Crédits : Photo Jack Guez/AFP

Si le mouvement #metoo ressemble aujourd’hui à une prise de conscience internationale qui s’étend de la Californie jusqu’aux plus modestes quartiers français, toutes les remises en question de la société américaine n’ont pas encore traversé l’Atlantique. Jadis parmi les pays les plus impliqués dans la question sociale, aujourd’hui plutôt réceptive à la question sexuelle, la France reste toujours largement hermétique à la question raciale. Depuis la prise  de conscience des années 70-80 sur la responsabilité de l’Etat et de la société françaises dans l’extermination collaborationniste des Juifs de France et sur l’ampleur des discriminations subies par les immigrés post-coloniaux et dénoncée par la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, le soufflé est largement retombé et on assiste même à une marginalisation de l’antiracisme au profit de tendances anti-immigrés et anti-islam, si tant est qu’il s’agisse de deux choses différentes. Alors que l’éradication du racisme ne semble plus faire partie des grands idéaux de la gauche et que partout ailleurs, toute évocation de la question raciale apparaît comme un cadeau fait aux ennemis de la Nation, le débat public et intellectuel se sature de concepts-attrape-nigauds (communautarisme, multiculturalisme, indigénisme, etc.) et les racisé(e)s sont les premières victimes de l’abandon de cette thématique d’intérêt général. Sans doute est-il donc nécessaire de remettre certaines choses au clair concernant le racisme et plus généralement la question raciale.

La race, qu’est-ce à dire ?

Deux précautions sont à mentionner avant d’aborder ce sujet délicat. Premièrement, l’auteur de cet article (par ailleurs blanc) s’excuse par avance pour les éventuelles erreurs inhérentes à la complexité d’un sujet dont il n’est pas spécialiste et qui a déjà été commenté et analysé en profondeur par un très grand nombre de spécialistes et de militants français. Deuxièmement, il se permet de faire ce rappel à toutes fins utiles que les races humaines au sens biologique n’existent pas, et qu’il s’agit là d’un consensus scientifique (consensus qui tend d’ailleurs à exclure la notion de race biologique tout court). Il existe certes des différences phénotypiques entre êtres humains, c’est-à-dire que certains groupes de population présentent certaines caractéristiques physiques ou physiologiques qui leur sont propres (allant de la couleur de la peau à la taille, en passant par la capacité à digérer le lait ou la prédisposition au développement de certains cancers), et il est même possible de distinguer une petite dizaine de catégories phylogénétiques humaines, parmi lesquelles les Européens caucasiens, les Amérindiens ou les Néo-Guinéens. Reste que ce genre de classification relève surtout d’un exercice scientifique visant à comprendre la diversité de l’espèce humaine et que toute tentative de la diviser en des catégories rigides et mutuellement exclusives serait purement arbitraire [1], d’autant plus que la différenciation des populations due à leur éloignement géographique passé tend à s’estomper avec la circulation des individus et leur métissage.

Représentation des différentes "races humaines" (blanche, jaune, noire et rouge)

Crédits : AFP. Source : https://www.franceculture.fr/sciences/le-concept-de-race-peut-il-sappliquer-lespece-humaine. Représentation datée des supposées « races humaines »

La race n’est donc aujourd’hui plus employée par les personnes sensées que dans son acception sociologique. En effet, même si la théorie d’une humanité divisée en groupes biologiquement distincts a été largement désavouée par la science, cette idée a perduré au sein des sociétés contemporaines ; en témoigne l’utilisation des termes « Blancs », « Arabes », « Asiatiques » ou « Noirs » (ou des termes euphémisés de « babtous », « rebeus », « asiates », « blacks » ou « renois ») aussi bien dans les conversations quotidiennes que dans les rapports de police. Bien entendu, ces termes ne sont plus accompagnés de représentations savantes sur la taille du crâne ou sur la supposée primitivité des uns et des autres. Si personne, à l’exception d’une Morano ou d’un Zemmour, n’ose parler de « race blanche » ou de « race noire », tout le monde est capable – et même dans un certain sens doit être capable – de ranger autrui dans une de ces catégories raciales, ce qui permettra de lui attribuer d’office certaines caractéristiques, par exemple sa religion (arabe = musulman) ou son origine géographique (noir = Africain ou fils d’Africain). Si ce classement est avant tout physique, notamment basé sur la couleur de la peau ou sur certains traits faciaux, il implique automatiquement tout un cortège de présupposés sur la psychologie ou les mœurs de la personne. L’introduction du livre Voyage de classes [2], où des étudiants en sociologie vont observer des nounous promener des enfants de riches familles du 8e arrondissement, rappelle que les nounous d’Asie de l’Est sont souvent choisies pour leur supposée discipline et conscience professionnelle, là où les nounous d’Afrique sont au contraire choisies pour leur supposé instinct maternel surdéveloppé.

La sociologie en premier lieu, va donc étudier non pas les races en tant que réalités objectives, mais en tant que représentations collectives omniprésentes dans la société et apprises très jeune par tout un chacun. Elle n’a donc pas pour fonction de valider scientifiquement la catégorisation raciale de l’humanité, mais de comprendre les implications de cette catégorisation sur les manières de penser et d’agir des individus en société [3]. Si la race (sociale) est effectivement un concept sociologique, un outil imaginaire nous permettant de mieux comprendre ce qui se passe dans la vie sociale, les sociologues ne parlent pratiquement jamais de « race blanche » ou de « race noire », puisque leur but n’est pas de décrire ces objets qui n’ont pas d’existence en eux-mêmes, mais de comprendre le phénomène de racisation, c’est-à-dire la manière dont les individus sont assimilés, dans les discours et dans les actes, à ces groupes sociaux imaginaires que sont les races, ainsi que ses conséquences. Dès lors, les analyses à travers le prisme racial vont des classiques discriminations à l’embauche aux stéréotypes sexuels en passant par la dissonance cognitive que suscitent les femmes blanches portant le hijab [4]. Les Etats-Unis ont par ailleurs bien plus développé cette approche que la France, notamment grâce à une conception de la race débarrassée de ses prétentions biologiques et objectivantes [5].

Le racisme, doctrine ou système ?

Le concept de race n’a en soi aucun sens sans celui de racisme. Pour la plupart des gens, le racisme possède une définition assez claire, à savoir une idéologie postulant l’existence de races ainsi que leur hiérarchisation, allant dans ses versions les plus extrêmes jusqu’à prôner la domination d’une race supérieure sur les autres, voire l’éradication de ces dernières du territoire légitime de la première. Mais une autre conception a depuis émergé, particulièrement en provenance des sciences sociales, qui ne postule pas la race comme une idéologie mais comme un système, comme la manière dont la société organise de manière inégalitaire la domination d’une race sur les autres. Celle-ci a été largement critiquée sous prétexte qu’elle verrait du racisme là où il n’y en aurait pas, entretiendrait certaines catégories de population dans une posture de victimes permanentes et, particulièrement en France, pousserait les Blancs à l’autoflagellation pour les erreurs de leurs ancêtres. Une tendance récente de certains internautes consiste même à avancer que cette acception du racisme n’est pas valable puisque « ce n’est pas la définition du dictionnaire » (étant entendu 1° qu’on ne peut jamais remettre en question l’usage courant des mots de la langue française et 2° que le Larousse de l’année en cours détient à jamais le savoir ultime).

Couverture raciste du journal d’extrême-droite « Minute »

Mais encore une fois, le concept lui-même d’idéologie comporte plusieurs acceptions. La plus courante voit l’idéologie comme une doctrine, comme une grille de lecture totale du monde selon un nombre restreint de principes inaltérables, ce qui correspond à l’acception la plus répandue du racisme comme idéologie. Une autre version, a priori totalement antagonique, postule que l’idéologie est un élément de la culture des sociétés, qu’elle représente un ensemble de principe plus ou moins explicites qui gouvernent la société, ses coutumes, la relation entre ses groupes, etc. Selon cette acception culturelle, le racisme serait un principe majeur de l’organisation des sociétés occidentales (par exemple), en ce qu’il organise les relations entre un groupe majoritaire (les Blancs) et des groupes minoritaires (Noirs, Arabes, Asiatiques, etc.). Ces deux visions peuvent cependant être reliées si l’on comprend le racisme-doctrine comme adhésion et revendication explicite du racisme-culture. Seule une mince partie de la population revendique le racisme comme faisant partie de ses valeurs, mais les représentations racistes sont présentes chez tout le monde.

Bien entendu, l’ampleur du racisme (son degré d’essentialisation des races), sa violence (la distance qu’il postule entre les différentes races et donc leur incapacité à coexister), son contenu (les propriétés qu’il attache à chaque race) et les races distinguées (jadis, les Italiens, les Polonais et même les Bretons n’étaient pas assimilés aux « Français ») sont variables selon les sociétés et les individus. Dans sa version la plus extrême, il implique des actions violentes des membres de la race privilégiée sur les membres d’autres races perçues comme dangereuses ; dans sa version la plus « innocente », il consiste en des préjugés plus ou moins « sympathiques » vis-à-vis de certaines races (les Asiatiques sont bosseurs, les Noirs ont le rythme dans la peau, les Arabes font un bon couscous …) ; entre les deux, on peut trouver les discriminations matérielles, la suspicion systématique sur l’honnêteté et la probité de tel(le) racisé(e), les remarques involontairement blessantes ou le vote pour des personnalités aux discours racistes. Dans tous les cas, selon leur couleur de peau ou leurs traits physiques, certains groupes de personnes se trouveront essentialisés comme « ayant quelque chose de différent » du groupe majoritaire et dominant, qui exprimera souvent le fait qu’il est le groupe légitime sur « son » territoire, celui dont tous ses ancêtres sont issus (croît-il) et qui peut difficilement supporter la présence d’autres populations, puisque qui dit différent dit automatiquement moins fiable, moins sûr, pas totalement assimilable, forcément un peu à côté de la plaque, perturbateur. Les races ne sont jamais des catégories innocentes, mais véhiculent toujours des relations plus ou moins inégalitaires entre elles, et c’est par cet ensemble de relations et de représentations que l’on peut définir le racisme.

SOS Racisme et l’aporie des années 30

Une explication qui peut sembler paradoxale à la réticence française sur la question raciale provient de la gravité extraordinaire dont on l’a dotée, au point d’en faire quasiment un tabou. Il existe en France, sans doute davantage par exemple qu’aux Etats-Unis, un consensus sur le fait que le racisme est un phénomène très grave, injustifiable et à combattre absolument. Nous ne remettons évidemment pas du tout en cause cette position : bien sûr que le racisme est grave, mais sait-on seulement pourquoi ? Et est-on toujours d’accord sur les discours et les actions que l’on peut qualifier de raciste ? En France, la focalisation sur le racisme-doctrine est telle que les discours racistes dans la plus pure tradition des années 30 sont unanimement condamnés, mais qu’ils en viennent dans le même temps à masquer les aspects les plus latents du racisme. Le poids historique de l’idéologie nazie, avec sa hiérarchisation des races biologiques appliquée avec les conséquences que l’on sait, l’a imposée en référent implicite de tout discours sur le racisme, garantissant des points Godwin aussi rapides qu’impertinents. Surtout, les accusations de racisme véhiculent automatiquement une charge symbolique extrêmement forte, qui a davantage de chances de disqualifier celui qui les émet que celui qui les reçoit. Il n’est guère étonnant dans ce cas que le Front National, accusé à d’innombrables reprises (et à juste titre) de racisme, ait continué tranquillement sa progression électorale, marginalisant d’autres formations d’extrême-droite plus « ouvertement » racistes et décrédibilisant la gauche aux yeux des électeurs frontistes qui attendaient davantage des arguments que des anathèmes.

Devise de SOS Racisme

Une partie de la faute revient aux principales associations antiracistes reconnues par les pouvoir publics, dont SOS Racisme est sans doute le nom le plus connu, et qui ont eu des résultats assez mitigées. D’un côté, elles ont effectivement contribué à ce que les actes et surtout paroles ouvertement racistes fassent l’objet d’un bannissement radical de l’espace public. Elles ont contribué à la reconnaissance du racisme comme un problème de société majeur et ont indubitablement contribué à changer le regard des nouvelles générations sur la question, les rendant sans doute plus tolérantes que leurs aînées. Néanmoins, elles n’ont pas, loin de là, éradiqué le racisme, mais l’ont seulement condamné au silence, au huis-clos des réunions de famille, des altercations anonymes dans les transports en commun ou des entretiens d’embauche. Surtout, les manifestations du racisme se sont adaptées, sont devenues plus hypocrites, plus insidieuses, plus détournées. On ne discrimine plus ouvertement des catégories raciales, mais on stigmatise des profils de salariés « qui font mauvais genre », des actes délictueux qui sont « comme par hasard le fait de certaines populations », des mœurs « qui portent atteinte à nos valeurs ». Le racisme ne se dit plus, mais reste tout aussi présent.

Ce qui a sans doute manqué, c’est un effort massif de pédagogie pour faire comprendre pourquoi le racisme « c’est mal », sans se borner à d’hypothétiques conséquences génocidaires ou à des argumentations un peu courtes, du type « dire ça, c’est pas bien parce que c’est raciste, point ». Les rouages du racisme sont trop complexes à mettre au jour pour qu’on se contente de bonnes intentions, qui ont certes parfois des effets positifs, mais qui suscitent davantage de crainte du dérapage que d’adhésion véritable et solide à l’antiracisme [6]. Pourtant, le racisme tel qu’étudié par les sciences sociales n’est pas avant tout une question de gentils et de méchants. Ces dernières ne parlent d’ailleurs quasiment jamais de « racistes », mais plutôt de « comportements » ou de « discours racistes ». Tout discours sur les actes ou sur les représentations racistes les plus banales se heurte dès lors à une forme de déni, puisque reconnaître qu’on est imprégné (ou « agi » comme on dit en sociologie) par le racisme, serait admettre qu’on est « méchant ». Pour la sociologie, il n’y a pas de « méchants », simplement des personnes qui entretiennent le racisme par leurs actes ou leurs discours ou qui ont la présomption de penser que les représentations racistes de la société n’ont sur elles pas la moindre conséquence (autrement dit, sans affirmer que tout le monde est raciste, on peut dire que personne n’est à l’abri de manifester une forme plus ou moins caractérisée de racisme).

Une réflexion collective sur l’état et les manifestations du racisme en France s’impose donc sachant l’importance qu’il peut gagner chez certaines personnes du fait de ses stratégies de dissimulation. Ainsi, selon les standards actuels de l’antiracisme consensuel, il serait outrancier de qualifier l’ethno-différentialisme – une idéologie de la Nouvelle Droite postulant que toutes les cultures (et toutes les ethnies derrière) se valent mais doivent rester strictement séparées – d’idéologie raciste, alors même que sous couvert de particularismes culturels, elle promeut la ségrégation et l’incompatibilité des différentes populations humaines. Les leçons des années 30 semblent d’autant plus mal comprises que le racisme et l’antisémitisme qui avaient cours se basaient certes sur des théories biologiques parfois très sophistiquées, mais prospéraient avant tout sur les traits culturels associés à chaque race « étrangère », traits qui autorisaient implicitement les « autochtones » à les mépriser et à les discriminer. La dimension biologique servait principalement d’alibi scientifique au racisme, qui pouvait d’ailleurs parfaitement s’en passer. Aujourd’hui, bon nombre de discours publics décomplexés sur l’immigration ou sur l’islam, sous prétexte de dénoncer des réalités socioculturelles problématiques, relèvent purement et simplement du racisme, et sont condamnables en tant que tels, parce qu’ils favorisent la discrimination de certaines catégories de la population en postulant leur inadaptabilité fondamentale à la culture « locale » et donc leur nécessaire séparation de la population « de souche ».

Ici on noie les Algériens : photo

Photographie du film « Ici on noie les Algériens » à propos du 17 octobre 1961

Les « autres », les « pas de chez nous » sont censés posséder cette différence indicible, inqualifiable mais consubstantielle qui justifie la méfiance voire le mépris qu’on leur inflige souvent sans s’en rendre compte. Les accusations de racisme paraissent d’autant plus saugrenues que le racisme est irrationnel et ne parle pas à la raison individuelle, et doit donc passer par de multiples justifications tarabiscotées qui sont autant de leurres et de subterfuges. D’où l’importance de rappeler les faits, la réalité sociologique, face à un racisme que l’on croit éteint mais aux réalités parfois tragiques. Personne n’assumerait, ni même ne croirait, un discours qui postulerait la moindre humanité des Arabes ou des Noirs. Mais si ce racisme-culture n’imprégnait pas tout la société (certes différemment selon les individus), pourquoi massacra-t-on les Italiens d’Aigues-Mortes, les Algériens du 17 octobre 1961, les juifs de Kichinev et encore aujourd’hui les Noirs américains au hasard des contrôles policiers, si ce n’est parce que des personnes « lambda », pas spécialement idéologues, sont capables de comportements que l’on pensait uniquement imputables aux passions les plus sanguines et aux déchaînements totalitaires, mais qui sont parfois le fruit du racisme le plus ordinaire ?

Lutter contre le racisme : républicanisme ou multiculturalisme ?

Le 12 juillet 2018, les députés supprimaient à l’unanimité le mot « race » de l’article 1er de la Constitution, celui qui dispose que « [La France] assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion », pour remplacer la « distinction de race » par la « distinction de sexe ». Si le retrait de cette formulation est bienvenu puisqu’elle tendait effectivement à reconnaître les races comme catégories sociales objectives, son remplacement par les inégalités d’ordre sexuel laisse un peu songeur. On ressent d’une certaine manière que Jean-Christophe Lagarde, député UDI à l’origine de cet amendement constitutionnel, était gêné pour trouver une autre manière de qualifier ce type de discrimination (ethnie ? couleur de peau ?) et s’est finalement rabattu sur un autre type pour ne pas avoir l’air de juste rayer une réalité de l’équation (ce qui est pourtant le cas). La République ne reconnaît donc plus la race, mais semble avoir oublié que tous ses citoyen(ne)s n’avaient pas suivi le mouvement.

Cette anecdote est significative de l’opposition entre « républicanisme » et « multiculturalisme » qui est supposée structurer le débat public français sur la question raciale et qui s’axe principalement autour de la reconnaissance du concept de race sociale. Tandis que la première posture revendique la primauté des « valeurs de la République » pour construire une fraternité éliminant toute vision raciale, la seconde revendique la primauté des libertés individuelles et la reconnaissance des particularismes pour éliminer la domination raciale. Sauf que ce débat est en France largement asymétrique, puisque personne ne se revendique de la seconde posture, qui relève surtout d’un homme de paille construit à partir de ce que les Français perçoivent de la politique « anglo-saxonne » [7]. En réalité, il existe surtout deux manières non pas de lutter contre le racisme, mais d’apaiser les contestations des personnes victimes de racisme. La manière « française » (pour le dire rapidement), consiste à rechercher à tout prix l’assimilation de ces dernières dans un moule culturel et symbolique afin qu’elles signent le contrat social supposé garantir la paix civile. La manière qui a cours dans certaines parties du Royaume-Uni (mais aussi de France, avec les pratiques clientélistes de certains maires) consiste à accorder aux « communautés » d’inspiration étrangère toutes sortes de revendication culturelles, matérielles, juridiques ou symboliques, afin qu’elles se sentent davantage protégées du racisme ambiant.

Exemple de représentation « anti-multiculturaliste » trouvé sur Riposte Laïque

Ce débat, qui agite principalement la gauche française (la droite ne se sentant pas particulièrement concernée par les questions d’antiracisme, pour ne pas parler de l’extrême-droite), est surtout symptomatique de la gêne nationale sur la question raciale. La suppression du mot « race » de la Constitution est ce qu’on appelle dans le langage militant une attitude « color-blind », c’est-à-dire qui souhaite ne « pas voir les couleurs » et élimine donc toute référence aux différences de couleur entre Français(es). Attitude qui part d’un bon sentiment, puisque l’objectif de l’antiracisme est en effet l’abolition des races comme perceptions collectives et une forme « d’insensibilité a priori » à la couleur de peau, mais le fait est que supprimer ces références dans le débat public ne les fait pas disparaître de la mentalité des citoyen(ne)s et amène à une forme d’aveuglement vis-à-vis de nombre de pratiques racistes dans la société. On le voit avec l’agressivité que suscitent les termes de « racisés » (qui désigne seulement le fait que certaines personnes sont perçues comme étant non-blanches) ou de « blanchité », accusés de raviver des tensions raciales largement éteintes. Sauf qu’une société est raciste ou ne l’est pas. Il n’existe pas de niveau de racisme acceptable au-dessous duquel il n’est plus besoin d’en parler, et on peut parfois se demander si ce genre d’indignation sert ou dessert la lutte contre le racisme.

En fantasmant sur le supposé « modèle anglo-saxon » qui segmenterait les sociétés en communautés distinctes fonctionnant sur l’entre-soi et la défiance mutuelle, les « républicanistes » bon ton craignent moins pour l’avenir de la Fraternité que pour l’avenir des Blancs, qui pourraient se voir submergés par les autres communautés et leurs droits toujours plus exagérés. Ce genre de crainte vis-à-vis du « communautarisme » peut sembler étrange dans la mesure où il est justement censé promouvoir la ségrégation et non la domination raciale, mais rappelons que le racisme n’a que peu à voir avec la logique. La crainte de la submersion, explicite au FN mais silencieuse à gauche, s’est accrue à partir des années 80, où on a compris que les immigrés, et surtout leurs enfants, étaient bel et bien partis pour rester en France et étaient déterminés à réclamer la place qui leur est due en tant que Français. On a donc estimé qu’il fallait au pire paniquer en proclamant une sorte d’état de siège racial, au mieux qu’il fallait mettre en place toutes les procédures nécessaires pour « intégrer » des gens qui n’avaient parfois connu que la France. La lutte autour des « valeurs de la République » est alors passé d’un mode substantiel (on défend des idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité) à un mode symbolique et identitaire (on défend la République en tant que mode de vie autochtone). Défendre la République signifie dans la bouche de ces gens non pas défendre le peuple dans son intégralité, mais défendre les Blancs de manière politiquement correcte, bien que légèrement schizophrénique.

Bien sûr, la question n’est pas de prendre l’exact contrepied, et force est de reconnaître les errements de certains campus américains ou de certaines écoles coraniques anglaises qu’on a laissé faire. Mais tout comme les Britanniques font fausse route en considérant les politiques françaises en matière de culture et d’immigration comme quasi-fascistes (rapport à la laïcité, tout ça …), les Français tendent à nier la profonde volonté de mixité des racisés britanniques, qui aspirent avant tout à vivre « comme tout le monde », c’est-à-dire avec les mêmes droits et la même tranquillité d’esprit que les Blancs, en bâtissant une société « inclusive » pour toutes les races sociales, tous les genres, toutes les opinions, etc. En soupçonnant des « dérives communautaristes » dans les moindres différenciations culturelles ou ethniques [8], les « anti-antiracistes » ne font que perpétuer un racisme dont ils oublient bien souvent qui sont les vrais victimes [9]. Car ces débats théoriques sur le bon paradigme à adopter tendent à invisibiliser la question belle et bien réelle du racisme quotidiennement vécu par des millions de personnes, et qui est bien plus susceptible d’attiser les envies de sécessionnisme que n’importe quelle importation américaine ou que n’importe quel(le) militant(e) antiraciste [10].

Comment être antiraciste aujourd’hui ?

Visuel du podcast Binge Audio « Kiffe ta race » (https://www.binge.audio/category/kiffetarace/) avec Rokhaya Diallo et Grace Ly

La question des modalités que l’antiracisme devrait prendre aujourd’hui est trop complexe pour être résolue ici. Nous nous contenterons donc de souligner que les sphères militantes antiracistes prennent malgré la contestation droitière de plus en plus d’ampleur et qu’elles suscitent sur la question raciale des initiatives et des débats salvateurs. Toujours plus fermement décidés à ne pas se faire voler leurs revendications, les racisés mènent désormais eux-mêmes le débat, d’où sans doute l’opposition qu’ils suscitent. Si certaines choses sont à prendre avec des pincettes, on ne saurait que trop conseiller aux personnes encore trop peu conscientes de ces problématiques (principalement des Blancs) de les approcher avec un tant soit peu de modestie et, comme avec #metoo, d’écouter ce que les principaux intéressés ont à dire de leur quotidien, des remarques qu’ils entendent et des discriminations qu’ils subissent. Les politiques ne devraient d’ailleurs pas être en reste et avoir le courage de s’emparer de cette question, car tout ne se fera pas avec des bons sentiments et avec des prises de conscience, et il sera sans doute plus facile d’arrêter de toucher les coiffures afro et d’inviter davantage de Noirs à la télévision que de mettre fin aux contrôles au faciès, aux agressions contre les femmes voilées, juifs et Asiatiques, à la ségrégation urbaine ou aux inégalités foncières héritées de l’époque coloniale dans les DOM-TOM. Accepter les points de vue critiques est déjà une première étape majeure dans la lutte contre le racisme, tant il est confortable d’en bénéficier et dérangeant d’en parler.

Scipion

[1] Une manière de le formuler est que la variabilité interne aux catégories phylogénétiques est bien supérieure à la différence entre ces catégories (notamment en ce qui concerne la répartition des allèles – des différentes versions d’un même gêne – entre les individus). Autrement dit, un Européen possède davantage de caractéristiques physiques et physiologiques communes avec les autres Européens qu’avec les Amérindiens ou les Africains en général, mais un Européen donné peut être bien plus proche de certains Amérindiens ou de certains Africains que d’autres Européens. Impossible donc de tracer des frontières bien définies entre les populations, puisqu’on peut dire par exemple que les Européens sont généralement plus ceci ou cela que les Africains, mais pas que les Européens sont comme ceci et les Africains comme cela. Pour aller plus loin, vous pouvez aller voir cette vidéo de vulgarisation ou ce billet de l’Académie de Grenoble.

[2] Nicolas JOUNIN, Voyage de classes. Des étudiants de Seine-Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers, La Découverte, 2014

[3] Cette approche doit notamment beaucoup à Colette Guillaumin, et à son ouvrage de 1972 : L’Idéologie raciste, genèse et langage actuel

[4] Juliette GALONNIER, « The racialization of Muslims in France and the United States: Some insights from white converts to Islam » in Social Compass, vol. 62, n° 4, 2015

[5] Ce phénomène est notamment dû à l’histoire de l’université américaine, qui a permis de faire émerger des champs interdisciplinaires comme les Black Studies, Chicano Studies ou Whiteness Studies, qui restent méconnues en France où l’université est structurée de manière très disciplinaire (ce qui ne les empêchent pas d’être allègrement critiquées).

[6] De tels problèmes de pédagogie s’illustrent également dans l’Education Nationale, qui n’est globalement armée que de bons sentiments et de « pistes pédagogiques » à bases de vidéos sur Enrico Macias pour lutter contre les ferments du racisme déjà présents dans la jeunesse. Un exemple criant est la manière dont le ministère s’appuie presque exclusivement sur l’histoire de la Shoah dans le but de lutter contre le « nouvel » antisémitisme des banlieues, bien loin des véritables préjugés et comportements antisémites de certains élèves qui ont heureusement fort peu à voir avec l’expérience concentrationnaire (voir des arguments similaires dans des témoignages de professeurs du documentaire Profs en territoires perdus de la République).

[7] Le terme « anglo-saxon » ne recouvre cependant aucune réalité précise et est surtout davantage symptomatique du tournant qui s’est opéré dans les années 90 autour de « l’exception culturelle française » et de la crainte d’une « invasion » de valeurs américaines fantasmées. Voir notamment cet article sur les Anglo-Saxons comme alter-égo fantasmés des Français.

[8] En témoigne la polémique assez lamentable sur l’introduction de « pansements pour peaux mates et bronzés », qui ont été vu comme l’ultime folie communautaire des tenants du différentialisme, là où il s’agissait juste de proposer des pansements qui ne contrastent pas trop sur des peaux foncés, et non pas de « pansements pour Noirs ». A noter un tollé similaire en France autour des « ballerines foncées » pour danseuses noires.

[9] Nous ne reviendrons même pas sur la sempiternelle question du racisme anti-Blancs, que le sociologue Éric Fassin a très bien résolu dans une vidéo qui a hérissé de nombreux poils.

[10] Les débats ont atteint un tel niveau d’hystérie que des personnalités comme Rokhaya Diallo subissent un harcèlement numérique constant de la part d’organisations comme le Printemps Républicain, ou que la proximité même indirecte avec des organisations comme les Indigènes de la République (dont la porte-parole Houria Bouteldja a effectivement tenu des propos inacceptables) suffit à jeter le discrédit sur toute parole ou personne suspecte.

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