De quoi les Gilets Jaunes sont-ils une faillite ?

Crédits : Reuters. La place de la République le 8 décembre 2018.

Depuis la première manifestation des « Gilets Jaunes » le 17 novembre 2018, les interprétations sur le sens de ce mouvement – au nombre finalement restreint mais au large soutien au sein de la société française – ont essaimé de tous les côtés, dans tous les sens, et en énumérant le plus grand nombre de platitudes possibles, dont le désormais fameux « clivage entre les élites et le peuple » (quoi que cela veuille dire). Résultat inéluctable d’un ras-le-bol de tout et de rien, occasion typiquement française de râler pour le plaisir, insurrection révolutionnaire des invisibles et des inaudibles, fronde des classes moyennes périurbaines mal à l’aise avec la mondialisation, rejet du mépris aristocratique du Président envers ceux qui ne « sont rien », ce mouvement inqualifiable et instructurable de divers novices des manifestations a surtout rassemblé ceux qui en avaient marre d’en avoir marre et qui voulaient le faire savoir. Le gouvernement a fini par en prendre note, a tenté de calmer la situation par des mesures fiscales en faveur de son électorat, puis de diaboliser la violence manifestante avant de lancer un inutile « grand débat » dont rien ne sortira sinon les habituelles revendications sur le pouvoir d’achat auxquelles la Macronie répondra avec les mêmes mesures blairo-libérales qui attendent sagement fin mars pour sortir des tiroirs. Cependant, au-delà des ressentis personnels de tout un chacun, plus ou moins motivés par des urgences matérielles objectives et plus ou moins alimentés au cours des années par des discours ultra-critiques d’entrepreneurs politiques en quête d’audience, les Gilets Jaunes sont peut-être avant tout le signe d’une impasse sur le fonctionnement même de ce que nous appelons prétentieusement la « Démocratie française ».

Les remises en cause de la démocratie française qui ont fleuri ces dernières années se sont surtout concentré sur le côté supposément aristocratique du régime politique puisque, comme le soulignait déjà le débat public dans les années 1750, le système représentatif ne fait que sélectionner les « meilleurs » candidats au gouvernement afin qu’ils puissent exercer la souveraineté nationale à la place des citoyens qui en sont les détenteurs officiels. Si à l’époque la démocratie n’était pas quelque chose d’évident ou de forcément souhaitable, les pamphlétaires d’aujourd’hui s’empressent aujourd’hui de dénoncer leurs cours d’éducation civique et d’appeler à une « véritable » démocratie qui ne pourrait être que directe, avec assemblées citoyennes, référenda, tirages au sort et tout le tintouin. Les plus modérés, biberonnés au langage des start-ups, appellent eux à « inventer une nouvelle démocratie » grâce aux bienfaits du numérique.

Pourtant, la question la plus impérieuse n’est pas de savoir « qui » doit détenir le pouvoir, mais « quel pouvoir » il détient et de quelle manière il doit l’exercer. Si impasse institutionnelle il y a aujourd’hui, elle n’est pas tant le fait de l’élite qui occupe les plus hautes strates de l’Etat pour mieux dominer la multitude que le résultat des promesses des élites politiques de réaliser le « grand changement » une fois au pouvoir. A travers des slogans tels que « Ensemble, tout devient possible » (Sarkozy 2007), « Le changement, c’est maintenant » (Hollande 2012) ou « Une volonté pour la France » (Fillon 2017), les hommes et femmes politiques ont contribué à implanter dans l’esprit des citoyens l’idée que leur élection pourrait tout changer et qu’une fois le pouvoir central en leurs mains, les problèmes de pouvoir d’achat, de santé, d’éducation, d’environnement ou de sécurité de la France s’envoleraient. Or, depuis l’après-guerre, les responsabilités de l’Etat se sont considérablement accrues, mais les contraintes qui pèsent sur lui également. Entre la décentralisation, l’émergence de l’Union Européenne et des normes juridiques internationales, l’importance des multinationales et des mouvements sociaux protestataires, identitaires ou revendicateurs, le pouvoir central ne peut pas tout et la gouvernance de la société nécessite une connaissance profonde des mécanismes de pouvoir que les slogans politiques sont incapables d’apporter.

En ce sens, le « grand débat » lancé par le gouvernement ne fait que s’enfoncer dans l’impasse démocratique actuelle en laissant penser qu’un moment de consultation des citoyens aboutissant à une feuille de route théoriquement appliquée par un pouvoir central est en mesure de régler les problèmes majeurs du pays – ce qu’on appelle aussi dans le jargon de la science politique une « élection ». Or, la possibilité pour les citoyens de donner leur avis sur la conduite des affaires gouvernementales dans un cadre formaté ne constitue que la partie la plus superficielle des régimes démocratiques : exiger que le « peuple » ait davantage la parole, c’est accepter en creux de perpétuer sa manipulation par des démagogues qui conserveront de jure ou de facto le monopole du pouvoir. L’expression des paroles individuelles au sein d’un corps politique de plus de 40 millions d’individus ne peut que mener à leur dissolution dans la masse, et à la reproduction d’un système de hiérarchie des paroles favorisant le pouvoir d’une élite politique. La véritable démocratie réside dans la permanence du pouvoir dans les mains du plus grand nombre, qui ne saurait l’abandonner dans des votations ou le laisser se perdre dans d’immenses débats désordonées.

La transition vers une « véritable » démocratie n’impose certes pas l’abandon de l’élection d’un parlement et d’un gouvernement, c’est-à-dire d’un corps spécialisé dans l’examen de questions politiques d’ordre général et d’un corps spécialisé dans la coordination des moyens de l’Etat. Elle implique en revanche la prise en compte des avis citoyens à toutes les étapes du processus de décision politique, et ce de manière bien moins factice que c’est actuellement le cas, à coup de moratoires, de consultations nationales ou de négociations multilatérales. Elle implique que l’on puisse faire confiance à des citoyens qui ne sont pas des individus noyés dans une masse symboliquement investie d’une souveraineté monolithique, mais qui trouvent leur place organique dans le fonctionnement des institutions politiques, dans des comités de surveillance citoyens, dans des assemblées tirées au sort, dans des comités réunissant élus, experts et usagers avec un pouvoir de décision souverain sur toutes les questions politiques, des plus précises aux plus générales. A l’heure des citoyens informés et critiques – pour le meilleur et pour le pire – la monopolisation du pouvoir par une élite politique et technocratique ne semble plus acceptable, voir simplement illusoire. Il est temps de comprendre que le pouvoir ne fonctionne pas de manière verticale mais horizontale, et que la gouvernance de la société est le résultat contingent d’un réseau d’organisations, de groupes et d’acteurs individuels connectés par des relations de coopération, de compétition et de méfiance, phénomène qui ne peut être correctement maîtrisé si l’on s’obstine à croire dans la fable du pouvoir central unique élu par un peuple homogène dans ses valeurs et dans ses intérêts.

L’implication des citoyens ordinaires dans la prise de décision politique est non seulement vouée à l’échec si elle se résume à remplacer les dirigeants par des assemblées citoyennes – même si la décision collégiale est souvent plus sage que la décision individuelle – mais également si on permet aux citoyens de décider de tous les sujets sans compétence aucune. Si se choisir des représentants n’est pas particulièrement exigeant en soi, les politiques publiques demandent une compréhension minimale du sujet, de ses aspects techniques, des mérites respectifs des différentes solutions envisageables et des paroles d’experts sur la question. Estimer que les citoyens devraient être instruits des sujets dont ils ont la responsabilité n’est pas une manière de disqualifier les moins diplômés ou les moins familiers avec l’univers politique, ni une proposition de les éduquer à une « bonne manière » de penser ou de faire, mais simplement constater qu’on ne peut se permettre, étant donné les enjeux, de passer d’un système où les supposés « meilleurs » représentants décident à un système où tout un chacun décide quelles que soient ses connaissances, ses préjugés ou ses représentations inconsistantes de la question. Instruire les citoyens en leur permettant d’être familier des questions qu’ils traitent, et donc de décider en « connaissance de cause » et avec leurs propres valeurs, c’est leur accorder un pouvoir qu’ils n’auraient jamais autrement.

Ainsi, les Gilets jaunes sont symboliques de la faillite d’un système qui voit la politique comme magique et qui glorifie la parole citoyenne pour elle-même sans penser à lui accorder de réel pouvoir au sens où il s’exerce concrètement aujourd’hui – et demeure en ce sens très proche du populisme. Pourtant, l’exercice de protestation auquel se sont livré plusieurs centaines de milliers de citoyens au cours de ces derniers mois est en lui-même éminemment démocratique, comme si les Gilets Jaunes s’étaient subitement rendus compte du pouvoir qu’ils possédaient irrémédiablement en démocratie, celui de faire valoir son point de vue, ses opinions et sa critique du pouvoir institutionnel, et qui nous sépare des dictatures bien plus que le fait de voter. Beaucoup de polémistes se sont émus que les Gilets Jaunes représentent un mouvement quasi-révolutionnaire, « antisystème » et anti-médias, prêt à tout moment à renverser la table pour donner le pouvoir central à un chef autoritaire, qu’il soit militaire ou fasciste. Or, peut-il en être autrement quand personne ne nous a appris à penser pleinement comme des démocrates et à ne pas remettre notre pouvoir entre les mains d’un chef ? La démocratie représentative est une étape certes essentielle en ce qu’elle permet aux citoyens de faire valoir leur parole, mais il serait temps de cesser de penser qu’elle est le pire système à l’exception de tous les autres, pour véritablement accepter qu’elle est le meilleur moyen de faire valoir l’intérêt général, et que ce qui se fait pour tout le monde ne peut être réalisé que par tout le monde.

Scipion

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