Steve Bannon, le grand manipulateur [critique]

Son titre qui fait peur n’aura pas réussi à dépasser une diffusion confidentielle dans quelques salles parisiennes en dépit de son intérêt pour le débat public. Steve Bannon, le grand manipulateur, de la réalisatrice américaine Alison Klayman, suit l’ancien directeur de campagne de Donald Trump de l’automne 2017, peu avant sa démission liée aux manifestations et à l’attentat racistes de Charlottesville, à l’automne 2018, peu après les midterms qui ont vu les Démocrates reprendre la majorité à la Chambre des représentants. On y voit Steve Bannon tenter de monter et de faire vivre son « Mouvement », alliance transatlantique de populistes et de nationalistes, qui lui a permis de se faire bombarder comme l’éminence grise très officieuse de toute l’extrême-droite européenne, de Marine Le Pen à Matteo Salvini, en passant par Nigel Farage, ex-leader du UKIP pro-Brexit.

Si nombre de critiques ont été frappées par la scène d’introduction du film, où Bannon parle d’Auschwitz de manière finalement pas si ambiguë, comme étant l’exemple d’une machine organisationnelle très poussée et dont la conception fut totalement détachée des horreurs qu’elle a engendrées – faisant supposément écho dans le montage du film à la propre organisation que monte Bannon – nous retiendrons comme scène la plus signifiante celle qui se déroule dans un grand palace vénitien où le communicant est interviewé par un journaliste britannique qui lui demande de réagir à la première d’un autre documentaire qui lui est consacré, American Dharma réalisé par Errol Morris. Cette scène de la fin du film, à première vue pas la plus saisissante de toutes, révèle pourtant toute la portée du documentaire, qui ne vise pas, contrairement à American Dharma (ou plutôt ce qui en est dit), à montrer le véritable visage de Bannon et à sensibiliser la population à l’entreprise néfaste qu’il bâtit au fur et à mesure de la progression de ses réseaux européens.

En effet, quand il est montré par Alison Klayman, Bannon n’inspire finalement que peu d’émotions, pas tellement de crainte et surtout aucune fascination, entre autres car le long-métrage ne passe pas sous silence tous les échecs récents qui furent les siens, des midterms perdus à l’alliance plus que fragile des populistes européens. L’homme qu’on a souvent présenté comme l’artisan de la victoire de Donald Trump en 2016, et qui ne manque d’ailleurs pas de le rappeler, passionne bien davantage les médias de tous bords et quelques militants amoureux que les électeurs ou, en l’occurrence, que les spectateurs. Car ce n’est finalement qu’un pur communicant, passant son temps à rappeler ses expériences à Harvard ou à Goldman Sachs, et dont les convictions importent mille fois moins que le succès de sa petite entreprise politique. Sa mise en lumière récente ressemble d’ailleurs moins à l’aboutissement d’une longue carrière de stratège qu’à un coup de chance dont il a su habilement tirer parti.

Un des thèmes centraux du Grand manipulateur, aussi bien le film que le personnage, réside ainsi dans l’obsession médiatique dont il fait l’objet, plus d’ailleurs chez ses contempteurs que chez ses admirateurs, qui participent tous autant qu’ils sont à publiciser ses idées sur le nationalisme économique ou le populisme, et valident surtout ses narratifs bien rodés à propos des facteurs de l’émergence de l’extrême-droite en Europe, de l’alliance brune de Washington à Budapest, ou du lien bien arrêté entre le Brexit et l’élection de Trump (qui a pour avantage de masquer l’effet des particularismes locaux). Car ce qui fascine chez ce semblant d’intellectuel organique, c’est bien toute la théorisation qu’il est capable de produire et qui peut être recyclée par commodité ou par paresse par toutes les rédactions, les dépossédant ainsi de leur capacité de penser de façon autonome. Cependant, et ce constat est fait par Bannon lui-même, les grands récits idéologiques abstraits fonctionnent moins bien sur les électeurs que les faits concrets qui effraient, comme la caravane venue du Honduras pour passer la frontière américaine, les emplois miniers supprimés par ces vilains écologistes ou les rues remplies de kebab dans certains quartiers londoniens.

Le discours de Bannon n’est que très peu interrogé dans ce documentaire, car il parle de lui-même : son succès réside principalement dans la paranoïa qu’il inspire à certains électeurs à propos de l’establishment politique, médiatique, etc. qui voudrait voler le choix aux électeurs républicains radicaux. Le journaliste britannique qui interroge le « héros » du film à Venise s’inquiète essentiellement des sous-entendus implicites que Bannon véhicule dans certains de ses messages, notamment sur l’antisémitisme voilé qu’il répand à propos du « mondialisme » propagé par le milliardaire juif George Soros. Mais ce genre de messages moyennement cachés, à la portée sans aucun doute néfaste, n’est que marginal au sein de son discours populiste outrancier et parfaitement explicite, qu’il réussit mine de rien à faire avaler grâce à ses saillies humoristiques qui installent de force une certaine connivence avec ses plus féroces adversaires.

La réussite du documentaire réside donc dans son approche dépassionnée d’un personnage qui ne mérite ni Unes, ni grands portraits médiatiques, ni fascination morbide façon train-fantôme. Il invite davantage à la réflexion posée qui met au centre du débat certaines personnes, certains discours et certaines pratiques afin d’étudier les moyens de s’en défaire, plutôt qu’une mise au pilori qui n’aurait vraisemblablement aucun effet sur ses supporters. Le film n’offre d’ailleurs aucune solution toute faite pour contrer ce phénomène, et reste partagé sur les actions menées. D’un côté, l’opposition frontale à Donald Trump a fonctionné, les Démocrates ayant acquis une capacité de nuisance institutionnelle en se focalisant sur la figure présidentielle pendant deux ans. De l’autre, le film montre que le renouvellement de la gauche américaine passe par un renouvellement, ou tout du moins un rafraîchissement de son discours traditionnel, avec l’élection de figures symboliques et offensives comme Alexandria Ocasio-Cortez, qui ne s’interdit pas de parler de questions raciales (sans en faire son obsession), sous prétexte que cette question aurait éloigné la gauche de la classe ouvrière blanche (seul électorat valable, comme chacun sait).

Certes, Steve Bannon, le grand manipulateur n’apporte pas de réponses nettes aux questions que l’on se pose : Bannon a certes bouleversé la manière de parler politique aux Etats-Unis, mais pour quels effets à long terme, notamment sur les électeurs ? Cette méthode est-elle d’ailleurs vraiment transférable aux différents cas européens, entre lesquels Bannon ne fait pas de distinction ? Seul le futur nous le dira, mais il subsiste au moins une certitude : il ne devrait pas être si compliqué aujourd’hui de penser le politique hors de Donald Trump et de ses acolytes nationalistes et populistes.

Scipion

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