Contre la réforme des retraites, une colère sans espoir ?

500341-a-slogan-which-reads-on-strike-until-the-retirement-is-painted-on-a-wall-during-a-demonstration-overLa nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites, jeudi 9 janvier, s’annonce largement suivie, mais elle ne mobilise toujours que la fonction publique, pour l’essentiel. Sans le renfort du secteur privé, ces journées successives d’action, de manifestations ainsi que la grève reconductible des cheminots et des machinistes paraît vouée à l’échec, à courte ou plus longue échéance.

 Le retrait du Contrat Première Embauche en 2006 reste le dernier succès d’une mobilisation sociale massive, et elle était surtout portée par les étudiants. La mobilisation contre la réforme par points est également très suivie, les manifestations sont importantes, régulières, mais c’est comme si personne ou presque n’espérait réellement un succès. La sinistrose, le pessimisme poli, une vague mélancolie semblent gagner les rangs des militants, parfois galvanisés au coeur de l’action, prêts à sacrifier un mois ou deux de salaire mais surtout pour dire qu’ils ne sont pas restés sans « rien faire », qu’ils se seront au moins battus. Sans trop d’espoir de vaincre, ou alors dans un rêve éveillé, un élan d’optimisme qui ne dure que le temps de battre le pavé.

 Et il est vrai que le rouleau compresseur néolibéral est passé par là, porté d’abord par un gouvernement socialiste avec la « Loi travail » en 2016 puis par le gouvernement actuel, qui assume davantage la doxa budgétaire et l’ « individualisation » des parcours (pour ne pas parler d’individualisme, qui en est le corollaire).

 En dehors de ceux qui sont convaincus par le discours néolibéral ou apparenté, les attitudes sont finalement assez binaires : on observe soit une mobilisation sans faille mais déjà désespérée, soit une morosité ambiante qui pousse à l’inaction et au fatalisme. Les « Gilets jaunes » sont passés par là et la répression féroce des manifestations a laissé des traces : manifester, aujourd’hui, est considéré comme un acte courageux, un passage à l’acte un peu fou tant les risques potentiels sont élevés. Dans ce contexte, on peut comprendre l’attentisme de certains et le pessimisme de tant d’autres : une jeunesse qui est persuadée de ne jamais avoir de retraite (mes élèves me le répètent souvent), des salariés qui croulent sous les tâches et qui ont souvent perdu le sens du collectif (la faute à l’ « individualisation » managériale, entre autres) ; dans ces circonstances, le soutien à ceux qui veulent et peuvent encore se mobiliser est souvent fort, mais lointain. Tracter sur les marchés est une expérience intéressante à cet égard : tant de retraités qui nous expliquent qu’ils seront les derniers à pouvoir vivre à peu près correctement, tant de jeunes actifs qui nous encouragent tout en nous expliquant ne rien pouvoir faire à leur niveau et surtout beaucoup de défaitisme, de découragement, de fatalisme.

 Heureusement que la communication du gouvernement est là pour réveiller l’ardeur militante. Tant de contre-vérités, de mensonges éhontés sur les « bénéfices » de la réforme pour les mères de famille, les enseignants ou encore les petits salaires parviennent à redonner de l’ardeur à ceux qui sentaient poindre le découragement. Les mensonges sont légion et démontrent à chaque instant à quel point cette réforme va conduire à l’appauvrissement de tous les retraités en dehors des cadres supérieurs et de certains fonctionnaires de catégorie A. Les mères de famille qui ont pris un congé parental savent qu’il ne comptera plus pour leur futur retraite, les enseignants ne croient plus un mot des paroles de leur ministre, incapable de chiffrer sérieusement l’extraordinaire « augmentation » qui leur est promise par l’intermédiaire de primes réservées à des catégories encore inconnues. Ce ne sont que des paroles confuses mais répétées ad nauseam sur les plateaux, comme s’il fallait vite faire voter cette réforme et tout oublier ensuite. Pour les enseignants, c’est encore pire puisqu’en plus d’une retraite rabotée d’environ 30 %, il s’agit de « redéfinir » leur métier : plus de tâches, plus d’heures devant élèves, moins de vacances pour obtenir ces fameuses primes assez faméliques (40 euros par mois, semble-t-il).

 Ce n’est pas parce que la réforme a de fortes chances d’être votée qu’on pourra considérer cette affaire pliée. Car la colère gronde, mais une colère sourde, désespérée, qui n’est pas de bon augure pour la vie démocratique en France tant elle entraîne une cassure entre deux France – ce que les instituts de sondage démontrent dans leurs études. Les conséquences de ce mouvement social sont encore difficiles à mesurer, mais il est certain que son échec prévisible ne constitue pas une bonne nouvelle à long terme pour le gouvernement. Il signe l’échec du dialogue social, de la concertation et surtout le rejet pour longtemps des fausses « négociations » qui ne sont que des concertations à sens unique. La paupérisation et la précarisation d’une grande partie des actifs est déjà en marche, désormais ils se figureront à raison devenir des retraités pauvres. Ce n’est pas ainsi que l’on rebâtit un contrat social, son imposture finira par entraîner des réactions imprévisibles et sans doute violentes, dans une onde de choc continue dont on mesure mal les conséquences. Ce qui est certain, c’est qu’elles n’iront pas dans le sens d’un renouveau des pratiques démocratiques…

En attendant des lendemains qui ne chantent plus guère, il est temps d’aller battre le pavé pour espérer un peu, encore, et retrouver le sens du collectif. Sans espoir objectif et rationnel, peut-être, mais avec un reste d’espérance.

Agrippine

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