Les civilisations, piège à cons

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Source : blog de Jean-Claude Meyer, blogs.mediapart.fr

Il n’est pas sûr que tout le monde sache le définir et c’est sans doute pour cela qu’il est utilisé à toutes les sauces. Si on renie rarement l’emploi du terme « civilisation », le « choc des civilisations », qu’on doit surtout au géopoliticien Samuel Huntington dans son article de 1993 puis son livre de 1996 The clash of civilizations, a été utilisé avec beaucoup plus de précautions, surtout à gauche. Puis vint Manuel Valls qui, pour se donner une image de gestionnaire de crise (et plus la crise est grande, plus la gloire qu’on tire de sa résolution est grande), sembla briser ce tabou en expliquant sur Europe 1 et I-Télé après les attentats islamistes du 26 Juin que « nous ne pouvons pas perdre cette guerre parce que c’est au fond une guerre de civilisation. C’est notre société, notre civilisation, nos valeurs que nous défendons ». Cela renvoie par exemple à cette citation de Nicolas Sarkozy prononcée après les évènements des 7, 8 et 9 Janvier : « Des terroristes djihadistes ont décidé de mener une guerre de civilisation contre notre façon de vivre ». Une fois de plus, le Premier Ministre est parvenu à enchanter la droite et faire grogner la gauche. Mais le diable est dans les détails.

Il est assez malaisé de définir la civilisation. On parvient bien à trouver des civilisations passées (chinoise, sumérienne, inca, etc.) mais l’introspection est plus difficile. Samuel Huntington définit la civilisation comme « l’entité culturelle la plus large », comportant la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions et des « éléments subjectifs d’auto-identification », c’est-à-dire la façon dont on se sent partie d’un ensemble. En résumé, « les civilisations sont les plus gros « nous » et elles s’opposent à tous les autres « eux » ». Les 9 civilisations sont supposées constituer des réseaux d’alliances et d’antagonismes. Cette doctrine a connu un grand succès après le 11 Septembre et auprès de l’administration Bush (qui a apparemment lu le livre en diagonale puisque Huntington conseille à l’Occident d’éviter le plus possible les contacts avec l’Islam). Il n’est pas question ici de savoir si le meilleur modèle pour décrire la géopolitique mondiale est le choc des civilisations, rappelons juste que cette théorie figure sans doute parmi les plus contestées des relations internationales, de nombreux chercheurs ayant dénoncé une connaissance médiocre des thèmes traités (avec un islam décrit comme sanguinaire par exemple) et des études quantitatives sur les conflits récents ayant démontré que les conflits se déroulent bien plus au sein des civilisations qu’entre elles.

Source : Le dessous des cartes

Dans les citations de Valls et Sarkozy, tout est question de pluriel. Soit il s’agit d’une « guerre de civilisations », soit d’une « guerre de civilisation ». Si la seconde orthographe a été plébiscitée par les médias, Jean-Christophe Cambadélis et Julien Dray ont entendu un pluriel, en déclarant respectivement : « Manuel Valls a raison : les fanatiques de l’islam veulent la guerre de civilisations. Nous voulons la coexistence pacifique des civilisations » et « J’ai un doute [sur l’intérêt d’utiliser cette expression] parce que je ne crois pas que la civilisation arabo-musulmane est une menace par rapport à la civilisation judéo-chrétienne (sic) ». La principale question dans ce cas est « Contre quelle civilisation l’Occident est-il en guerre ? ». A ceci nous utiliserons Rachida Dati qui réagissait en Janvier à la déclaration de Sarkozy : « De quelle civilisation parle-t-on ? Daesh, c’est une civilisation ? Le nazisme était une civilisation ? Non ! ». Car Daesh, créé formellement en 2013, ne peut être compris comme une civilisation, étant à peine un Etat. Il n’a pas vraiment d’histoire, pas de coutumes propres (les décapitations ne comptant pas), pas d’institutions (si ce n’est un « gouvernement sommaire », ou plutôt un organe de commandement très militarisé) et pas d’éléments d’auto-identification qui le distinguerait d’une organisation. Si civilisation il y a, il s’agit de la supposée civilisation arabo-musulmane. Jamais cela n’est explicitement dit, mais tout repose dans les sous-entendus. Car par « guerre de civilisation(s) », on peut rapidement sous-entendre l’existence d’un bloc géopolitique basé sur l’islam au Sud de l’Occident qui menacerait sa sécurité et son identité. C’est ce que relaient nombre de sites d’extrême-droite, qui dénoncent l’islamisation de nos sociétés et le risque démographique venu d’Afrique avec moult justifications pseudo-scientifiques. S’il s’agit surtout de fantasmes de Grand remplacement qu’il serait trop long de contredire ici, notons que les agressions « islamiques » récentes envers les pays occidentaux ne sont le fait que d’organisations et de réseaux radicaux clairement détachés des populations des pays à majorité musulmanes. Il n’existe donc pas de menace d’un bloc « Islam » contre l’Occident. Malgré de forts courants transnationaux comme le panarabisme, le monde arabo-musulman (qui fait montre par ailleurs d’une très grande diversité religieuse ou linguistique) connaît de nombreux conflits internes, entre par exemple l’Algérie et le Maroc, la Syrie et la Turquie ou dans le passé l’Iran et l’Irak, empêchant la formation d’une sorte de coalition anti-occidentale (dont beaucoup d’Etat n’ont d’ailleurs pas envie, une grande partie des pays à majorité musulmane s’étant alliée aux Etats-Unis dans leur lutte contre Daesh).

No comment …

Mais c’est clairement la première version de la citation de Valls qui semble privilégiée. Ainsi Bernard Cazeneuve a précisé le lendemain à propos de Valls : « Ce n’est pas une guerre de civilisations au pluriel. C’est une guerre entre la civilisation humaine et la barbarie ». Il s’agirait donc d’une guerre sur fond civilisationnel, les islamistes ayant pour objectif de détruire la civilisation occidentale. Si les Etats-Unis par exemple sont parfois qualifiés de « Grand Satan » par des régimes islamistes comme l’Iran, on peut se demander s’il s’agit vraiment d’une guerre menée spécifiquement à l’Occident. S’il est évident que les pays occidentaux sont une cible de choix pour les islamistes, leur priorité est d’étendre leur influence en priorité sur les musulmans, avant de s’attaquer aux autres religions. Car ce nouveau djihad n’a pas pour base l’islam « habituel » mais une version plus que rigoriste qui nécessite une conquête des esprits et ne va pas de soi. Les moteurs de ce renouveau, de cette radicalisation religieuse sont plus que complexes, mais les attentats du 26 Juin ont montré que l’Occident était loin d’être la priorité (les attentats étant de plus souvent perpétrés par des nationaux). Il faut compter 28 morts dans des pays occidentaux dus à des attentats islamistes depuis 1 an contre 1082 (soit 39 fois plus) dans le reste du monde, avec des attaques souvent très meurtrières, comme celle de l’université de Garissa au Kenya qui fit 152 morts le 2 Mars, et dans des territoires que les islamistes espèrent conquérir (la Tunisie fragile, le Nigéria acculé par Boko Haram, la Somalie, et ce sans compter les morts quotidiens dus à Daesh ou aux islamistes en Syrie ou au Yémen). Quant à savoir s’il est question d’une guerre entre civilisation et barbarie, comme l’ont rectifié François Bayrou ou Rachida Dati, cela se situe purement sur le plan de la communication, car aussi évidente que soit l’inhumanité des actes islamistes, montrer l’adversaire comme un barbare n’engage en rien sa destruction mais permet aux dirigeants de dévaloriser l’ennemi (si besoin était) aux yeux de la population, en établissant une hiérarchie de valeurs. Quelles sont donc les valeurs attaquées de l’Occident qu’il faudrait défendre. Philippot demanda : « Pensez-vous que la décapitation fasse partie des valeurs françaises ? ». Certes non (la guillotine était bien plus civilisée). Selon Claude Guéant en 2012, « contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas […]. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient […] celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ». C’est quelque peu escamoter la place des femmes jusqu’à très récemment (voire encore aujourd’hui) dans les sociétés européennes et leur passé colonial, mais on accepte bien volontiers ces valeurs (il n’est en revanche pas besoin de commenter le suprémacisme occidental digne des années 30). Guéant n’est pourtant pas si loin du républicanisme de gauche, qui considère ces valeurs comme universelles et à faire essaimer dans le monde entier, parfois avec des moyens et des résultats en contradiction même avec ces valeurs.

Source : Le Monde du 22 Décembre 2007

Qu’en est-il de l’unité de l’Occident ? L’idée que la France fait partie d’un ensemble regroupant Europe de l’Ouest/UE, Amérique du Nord, Australie et Nouvelle-Zélande est assez répandue. Si le passé colonial britannique et les forts liens diplomatiques depuis le début du XXe siècle semblent faire de ce groupement de pays un ensemble géopolitique uni (parfois questionné, comme avec l’intervention en Irak de 2003), on est loin de pouvoir parler de civilisation. Quel est en effet le lien entre les pays européens non anglophones et le Commonwealth et les Etats-Unis, si ce n’est de bonnes relations diplomatiques ? Il est déjà plus cohérent de restreindre cette notion de civilisation à l’Europe occidentale, où chaque pays a vu son histoire liée aux autres par les relations entre les différentes monarchies (souvent des liens de sang) et de nombreux courants transnationaux comme la Renaissance, le romantisme ou le printemps des peuples. Ils possèdent aujourd’hui tous une tradition démocratique, mais ce n’est pas leur apanage. De langue européenne il n’est point, mais de religion européenne est-il ? La notion de civilisation judéo-chrétienne est présente dans tous les courants, de la gauche antilibérale d’Onfray, à l’extrême-droite de Marion Maréchal Le Pen, en passant par la gauche de Julien Dray ou la droite de Nadine Morano. Cette affirmation est aujourd’hui sujette à caution : 1° Il a fallu un certain temps (au mieux depuis la 2nde Guerre Mondiale) pour que les Juifs soient respectés en Europe 2° Une caractéristique commune au pays européens est la sécularisation des sociétés, diminuant l’influence de l’Eglise sur l’Etat 3° Si le christianisme est quasiment religion d’Etat dans certains pays (comme l’Italie ou le Royaume-Uni), c’est plus contestable pour d’autres, au premier chef desquels la France, où « seuls » 11,5 millions de Français de 18 à 50 ans se disent catholiques (avec selon les diverses autres études moins d’un cinquième pratiquant) et 125.000 juifs selon l’enquête « Trajectoire et origines » de l’INSEE/INED (2008), soit 44% en cumulé (sachant qu’une étude internationale de 2012 avec une autre méthodologie fixait la proportion de croyants en France à 37%). En France, l’Eglise n’est plus un pouvoir depuis la Révolution et l’Etat est laïque depuis 1905, ce que semblent oublier ceux qui, comme Marion Maréchal-Le Pen – « Ni Valls ni Bartolone ne veulent admettre qu’on est entré dans une guerre de civilisation. Les terroristes n’attaquent pas la République, ils attaquent la France dans tout ce qu’elle a de judéo-chrétien et qu’ils exècrent. » – ou Nicolas Sarkozy, exaltent les racines chrétiennes ou vont devant les cardinaux prononcer un discours dont chaque phrase est un clou pour le cercueil de la laïcité, en nageant allégrement entre conviction personnelle et électoralisme. La France n’est plus un pays chrétien, elle a certes des racines chrétiennes, visibles dans l’omniprésence d’églises sur le territoire ou dans le calendrier, mais à quel point est-il nécessaire de les exalter quand on observe leur vétusté ? Sont-ils véritablement constitutives d’une identité nationale sur laquelle personne ne peut s’accorder ? Les islamistes qui prennent la France pour cible ne cherchent pas particulièrement à cibler un pays démocratique, égalitaire ou libertaire (en théorie, après c’est un autre débat) ou « judéo-chrétien », mais tout simplement un pays qui a refusé d’abandonner sa liberté de pensée et d’expression et qui tente de résister à la peur, qui est le seul pouvoir que les obscurantistes peuvent espérer. Il s’agirait donc de remiser les grands discours sur la civilisation pour préférer des approches concrètes sur l’arbitrage entre liberté et sécurité dans notre pays.

Scipion

Addenda: Manuel Valls a par la suite précisé ses propos, mais il était intéressant d’aborder la polysémie de cette expression et de questionner l’utilisation et le bien-fondé du terme « civilisation ». Manuel Valls, même si sa posture n’est pas dénuée de communication, peut difficilement être soupçonné de bushisme ou d’entretenir la même ambiguïté, voire la même peur, que Nicolas Sarkozy.

M. Valls a dit qu’il s’agissait, à ses yeux, « d’une guerre de civilisation, au singulier, contre la barbarie et non pas d’une guerre entre les civilisations, au pluriel », tentant de se démarquer de l’expression également employée par Nicolas Sarkozy. Il a ensuite ajouté :

« Le mot de “civilisation” (…) n’appartient pas aux conservateurs américains (…) Pour moi, l’islam comme porteur de message universel, l’islam de France à construire, la démocratie tunisienne font partie d’une même civilisation. Le totalitarisme de Daech, qui égorge, tue, bien sûr, non.Nous sommes en guerre contre le terrorisme islamique, le djihadisme, mais nous ne sommes pas en guerre contre une religion. »

Source : lemonde.fr
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Une réflexion sur “Les civilisations, piège à cons

  1. Il n’y a pas de guerre de ou des civilisations pour la bonne raison qu’il n’y plus de civilisations du tout,toutes ayant implosé-explosé les unes après le autres après l’avènement progressif de la démocratie qui porte le guerre intérieure et extérieur en son sein,le peuple qui, sans souverain n’est qu’une foule,étant bien incapable de créer quoi que ce soit!Pour avoir une vision plus claire des choses et ne pas s’attarder à des déclarations d’ignares,lire d’Arnold Toynbee,historien anglais des civilisations, le résumé en français de ses gigantesques « études d’histoire »-environ 10 volumes-sous le titre « l’histoire  » chez Galimard et « le déclin de l’occident »-Gaiimmard aussi en deux volume- de l’allemnand Oswld Spengler »,ces deux auteurs ,malgré la différences de leurs thèses passant en revues toutes les civilisations passées et présentes et donnant la raison de leur mort,pour le premier « le schisme dans l’âme »,aggravé par la révolte des prolétariats intérieurs puis extérieurs,et pour le second, »par la perte de l’esprit faustien » pour l’occident,soit dans les deux cas des facteurs spirituels et non matériels.Ajoutez-y « la révolte des masses » de José Ortaga y Gasset et vous aurez compris qu’une civilisation matérialiste et démocratique ,cela n’a jamais existé,n’existe pas et n’existera jamais,a démocratie athénienne a tué la civilisation hellénique et l’essai de démocratisation de la république romaine ayant mis fin à la civilisation romaine, avant qu’après une époque longue et chaotique ne fleurissent à l’ouest la civilisation chrétienne et romaine et,à l’est,la civilisation byzantine,le peuple reprenant sa place,subordonnée ce qui ne veut pas dire esclave comme l’ont affirmé des historiens révolutionnaires de tout poil,bourgeois ou marxistes et ayant même voix au chapitre ,de façon exceptionnelle mais admise par exemple lors des Etats Généraux convoqués par le Roi ou partout l’existence du chef de village pour les affaires plus courantes,intermédiaire entre paysans et seigneurs.Alors qu’en l’absence de vraies civilisations règnent violence et chaos ,quoi d’étonnant?.erlande.wordpress.com,le site PRO-VIE tous azimuts qui ne lâche rien de rien-quitte à exaspérer tous le bien-pensants et leur culture de mort! .

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