L’affaire Griveaux, le scandale Buzyn et l’échec du nouveau monde

L’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, gravure de 1893

La séquence politique liée à l’affaire Griveaux, bien qu’elle ait été close en quelques jours seulement, a démontré à plusieurs titres que le (non-)phénomène du macronisme n’a résolu aucune des impasses de « l’ancien monde » politique que l’actuel Président de la République prétendait résoudre. La faute n’est pas à mettre sur les deux principaux protagonistes : Benjamin Griveaux, en tant que candidat démissionnaire, n’a été coupable de rien bien qu’il eût pu faire preuve de davantage de prudence numérique, et Agnès Buzyn n’a fait que répondre à l’injonction de solidarité avec la majorité gouvernementale émise par le chef de l’Etat. En réalité, n’importe qui aurait pu être concerné par une telle affaire que l’issue n’en aurait pas été différente. Car on ne peut impunément se défaire de la logique du « nouveau monde ».

Irrespect des électeurs

En nommant Agnès Buzyn comme nouvelle candidate à la mairie de Paris, La République en Marche a failli de deux manières. Premièrement, en forçant une ministre de la Santé réputée relativement compétente alors que se multiplient les dossiers à risques : épidémie de coronavirus, réforme des retraites, loi sur la bioéthique, future loi contre la dépendance et bien sûr la situation catastrophique de l’hôpital public que la ministre n’a toujours pas réussi à redresser en raison des restrictions budgétaires  de Bercy. Dans ce cas, le parti présidentiel a estimé plus important de la désigner tête de liste pour une campagne très mal engagée (entre mauvais sondages, propositions décriées et bien sûr affaire Griveaux) que de la maintenir dans l’exécutif pour l’intérêt général, la remplaçant par un député sans doute compétent et connaisseur des dossiers, mais qui n’aura ni l’expérience ni la position de sa prédécesseuse.

Deuxièmement, en nommant une personnalité étrangère à la campagne, jamais élue, pas impliquée dans le projet municipal, visiblement pas intéressé dans un premier temps par une telle candidature, juste pour son capital médiatique et son image de femme à responsabilités. Ce choix, irrespectueux à la fois des militants de la campagne de Benjamin Griveaux et des électeurs parisiens, respecte scrupuleusement la logique macroniste : le projet reste au second plan, prime avant tout une personnalité et ses éléments de langage soigneusement préparés. Qu’importe, puisque les électeurs n’y verront que du feu, et qu’il sera toujours plus important de préserver la face médiatique du mouvement présidentiel que d’ambitionner une véritable alternance politique pour plus de deux millions d’habitants.

Outrances et inepties à répétition : le succès de la pensée stupide

Mais la nomination d’Agnès Buzyn n’est que le dernier acte d’une série d’actions tout aussi délétères pour le débat public. Tout est parti d’une décision certes hâtive mais contingente : la démission de Benjamin Griveaux à qui on ne reprochait rien, sauf à considérer qu’une victime de revenge porn soit en réalité coupable ou que l’adultère soit une faute politique. Mais comme il serait dommage de rater une occasion de se scandaliser ou de polémiquer, les rédacteurs en chef d’émissions politiques ont été ravis de pouvoir remplir leurs programmes de débats particulièrement généraux et abstraits, extrapolant sur un évènement a priori assez unique pour annoncer pêle-mêle un nouveau risque majeur pour la démocratie, « l’américanisation » de la vie politique ou encore la fin de la vie privée (rien que ça). Bien évidemment, c’est avant tout l’esprit de facilité des médias qui a guidé l’emballement éphémère (bien que récurrent) du débat public, mais le parti présidentiel ne s’est pas privé de l’encourager.

Entre autres cas, le député LREM Bruno Bonnell (et il fut loin d’être le seul) critiqua l’anonymat sur internet suite à une affaire où ni l’auteur ni les principaux diffuseurs n’étaient anonymes. La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye dénonça des « boules puantes » et une « campagne de bassesse » alors qu’aucun adversaire de B. Griveaux dans sa course à la mairie de Paris n’est a priori impliqué (ce qui est pourtant souvent mentionné comme symptôme de cette fameuse « américanisation » de la vie politique). Enfin, le député LREM Bruno Questel suggérait de renvoyer Piotr Pavlenski en Russie sans autre procès en dépit de son statut de réfugié politique.

L’ensemble forme l’ébauche de ce qu’on pourrait appeler une « pensée stupide », largement répandue dans le paysage politique mais particulièrement fréquente dans le discours de l’extrême-droite, qui aime également lancer à tout-va des insinuations et des polémiques sans rapport aucun avec la réalité. Le but n’est même plus de construire une forme de pensée logique proposant la critique d’une situation problématique, mais bien de dénoncer une situation qui nous arrange de la façon qui nous arrange. Qu’importe si cette pensée ne résiste pas deux secondes au premier argument un tant soit peu sensé, puisqu’on peut saturer l’espace médiatique afin de conserver la face, voire convaincre quelques électeurs un peu impressionnables. La répétition et la multiplication de ces petites phrases qui se donnent pour principe de n’avoir que les apparences les plus précaires de la rationalité et de n’avoir surtout jamais aucun recul sur elles-mêmes ne peuvent avoir pour conséquences – volontaires ou non – que l’abêtissement du débat public. En effet, pourquoi faire de la politique sérieusement et honnêtement quand on peut réussir sans …

Qu’est-ce que le nouveau monde ?

L’expression quasi-gramscienne de « nouveau monde » supposé enterrer l’ancien et ses vieilles pratiques politiciennes a commencé par remplir les bouches de tous les commentateurs politiques grâce à sa vacuité et sa plasticité qui permettaient interprétations sur interprétations, avant de faire les gorges chaudes des opposants au gouvernement face à la multiplication des affaires et des pratiques politicardes dont la nomination d’Agnès Buzyn n’est que le dernier exemple. Pourtant, à bien y regarder, le mouvement macroniste n’a en rien renié ses promesses. Le véritable pari d’Emmanuel Macron fut de faire entrer des novices en politique – ce qui ne voulait pas dire des personnalités dénuées des tares des politiques professionnels – et de dépasser le clivage idéologique gauche-droite et ses partis-chiens de garde (LR et PS) dans une optique réformiste. A aucun moment il ne fut question de dépasser l’esprit de parti en tant que tel, de penser à l’intérêt général plutôt qu’aux intérêts particuliers, ou d’amender la représentation défectueuse par des formes alternatives de démocratie faisant grand cas des citoyens et de leurs problèmes. En Marche fut dès le début le parti d’un homme au service d’ambitions personnelles et peu abouties, et dont les postures de nouveauté puis d’opposition à l’extrême-droite tinrent lieu de programme.

Dès lors, y-a-t-il lieu de s’étonner du scandale de la nomination d’Agnès Buzyn, et est-il encore nécessaire de s’en indigner ? Si LREM a peut-être encore quelques beaux jours devant elle, le vent est déjà en train de tourner. Certains électeurs de gauche et droite retournent au bercail, l’opposition au gouvernement grandit jusqu’à prendre les allures inquiétantes d’une haine de principe, et l’électorat macroniste se divise entre une masse captive espérant encore pouvoir tenir à l’écart les démons populistes de la démocratie française et des catégories aisées contentées dans leurs intérêts matériels par l’action gouvernementale. Si l’on pouvait en douter en 2017, on sait désormais que le macronisme ne permettra pas l’entrée dans un nouveau monde démocratique, et que la solution est à chercher ailleurs. Mais l’interrogation principale demeure : où la trouver ? A ce propos, peut-être pourrons-nous avancer quand nous aurons enfin fini de guetter la moindre opportunité illusoire de révolution démocratique, et compris que la solution se construit par une transformation profonde, durable et progressive de nos institutions qui n’implique que partiellement nos instances représentatives. Le vrai changement, c’est un peu tout le temps, et ce n’est pas très exaltant.

Scipion

[Edit : Dans une première version de l’article, il était écrit que Gilles Legendre avait souhaité « légiférer contre les fake news », impliquant que les élements de l’affaire Griveaux étaient mensongers et qu’aucune loi n’avait déjà été votée par la majorité actuelle sur le sujet. La phrase provient en réalité d’un bandeau erronné de la chaîne LCI, qui a fait un contresens par rapport à la réalité de ses propos].

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